L’alliance thérapeutique en milieu carcéral

La prison est un lieu punitif, un lieu de contraintes. Il est alors difficile d’imaginer pouvoir concilier sanction et soin. Ces détenus, qui s’expriment par le passage à l’acte et non la verbalisation, peuvent-ils être réceptifs à un suivi psychologique ? Quand l’autre est perçu comme une proie, ou un ennemi, comment faut-il se positionner en tant que psychologue ?

Dans l’enceinte de la prison

Lorsqu’un suivi psychologique est entamé en prison, le détenu en est toujours à l’origine. Contrairement à l’hôpital psychiatrique, où certains patients sont en obligation de soin (SDU, SDRE, PI, etc.), la justice ne peut obliger quiconque à se faire suivre par un psychologue dans l’enceinte de la prison. Toutefois, le rapport du détenu au psychologue reste teinté d’ambivalence.

GD - Article n°1 - Photo 1Le cadre particulier propre à la prison impose aux psychologues et aux détenus différentes contraintes ; temps d’attente, surveillants réticents, absence de pièce dédiée au suivi psychologique et interruptions des séances sont choses fréquentes. Alors que ces désagréments peuvent favoriser l’alliance thérapeutique (notamment par le décalage qu’ils instaurent avec le reste du personnel), cette dernière peut également se trouver entachée par des expériences passées, au travers des expertises psychologiques par exemple, qui ont pu influencer des décisions de justice.

Dans ce contexte, comment le psychologue parvient-il à instaurer avec le détenu une alliance thérapeutique suffisamment solide ?

Avant toute chose, revenons brièvement sur la notion d’alliance thérapeutique. P. Gaudriault et V. Joly en donne une définition pertinente : « L’alliance thérapeutique serait un état psychique réciproque entre le patient et le thérapeutique et constituerait une base essentielle pour que la thérapie puisse se dérouler durablement et de façon fructueuse ». Autrement dit, afin d’entrer dans une relation d’aide, une forme de connexion psychique doit être engendrée par la rencontre entre la demande du patient et la réponse du thérapeute.

Elisabeth Clavairoly en donne un aperçu, dans son livre « Soigner en prison » (livre que je conseille d’ailleurs à tous ceux qui sont intéressés par la pratique psychologique en milieu carcéral), à travers différentes « études de cas ».

La première question à se poser est celle de la sincérité de la demande. En prison, comme ailleurs, il peut y avoir une fausse demande, émanant plutôt des proches ou d’une pression sociétale par exemple. Pour arriver à instaurer une alliance thérapeutique, il faut mettre en place avec le patient un projet thérapeutique auquel il peut adhérer et l’y accompagner. C’est au fil des rencontres que s’établit une relation de confiance entre le praticien et le patient détenu.

L’intérêt que développe le psychologue pour le patient participe grandement à l’établissement d’une alliance thérapeutique. Alors qu’il pourrait être jugé, méprisé, faire l’objet de paroles qui se veulent moralisatrices ou encore trop compatissantes, le détenu se trouve face à la neutralité bienveillante du psychologue, posture qu’il n’est pas habitué à rencontrer. L’écoute, l’absence de jugement, le respect de son individualité sont particulièrement appréciés par le détenu qui se voit proposer un espace de parole où il peut avancer dans ses problématiques (qu’elles l’aient amené en prison ou au contraire qu’il les rencontre dans le cadre de son incarcération).

A l’écoute de leur souffrance, le psychologue doit être capable de mettre à distance les actes pour lesquels sont incarcérés ses patients.

Il faut toutefois conserver une certaine vigilance par rapport au contre-transfert. Certains patients, pervers notamment, n’entrent pas dans une alliance thérapeutique mais au contraire provoquent, manipulent, racontent avec moult détails les horreurs commises et cherchent à prendre l’ascendant sur l’autre.

Par ailleurs, une banalité qui mérite d’être évoquée et répétée : l’importance du cadre. Que ce soit en libéral ou dans une quelconque institution, le cadre est la première chose à mettre en place dans une relation thérapeutique. En prison, il est certain que le cadre ne manque pas, mais le psychologue doit poser son propre cadre. Il faut marquer une séparation avec le personnel encadrant notamment : si la confusion, réelle ou imaginaire, s’installe dans l’esprit du patient, le psychologue pourrait être pensé complice d’une potentielle sanction et cela nuirait grandement à l’alliance thérapeutique.

Finalement, il faut garder à l’esprit qu’il y a autant d’expressions d’investissement psychique sur le psychologue qu’il y a de patients, incarcérés ou non. Chacun à leur manière, les détenus s’impliquent dans la relation thérapeutique et font jouer transfert et contre-transfert en séance.

GD - Article n°1 - Photo 2L’obligation de soin, un contexte spécifique

Avant de finir, petit mot sur le cas particulier de l’obligation de soin. Un suivi psychologique peut être imposé par injonction judiciaire à la suite d’un passage à l’acte, sans incarcération. Dans ce cas, il y a clairement une non-demande du patient, qui ne serait peut-être jamais venu consulter s’il n’y avait pas été obligé. La chance d’instaurer une alliance thérapeutique et que les séances débouchent sur une véritable thérapie est alors faible. Elle n’est pourtant pas inexistante.

Pour parvenir à un résultat, il faut qu’au fil des séances, le patient admette le bien-fondé de la demande du tiers (qui serait dans ce cas le juge), et finisse par se l’approprier.

Il se peut que cette appropriation n’arrive jamais. Il peut alors être difficile pour le praticien de donner du sens à ce qu’il fait, puisque sans demande de la part du patient, ces séances obligatoires et répétitives paraissent stériles et gourmandes en énergie.

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