Interview d’Annabelle Moulin, psychologue en milieu carcéral

Annabelle Moulin, psychologue en milieu carcéral

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Quel parcours universitaire avez-vous suivi ? 

J’ai débuté mon parcours à l’université Lumière Lyon II, puis je suis allé faire ma première année de M1 de psychologie clinique et psychopathologie à Ottawa au Canada afin de pouvoir passer en parallèle un certificat de criminologie.

A mon retour en France, j’ai fait une deuxième année de M1 à Lyon II et j’ai également passé la même année, le Diplôme Universitaire de Criminologie Clinique de Lyon I.

Enfin, j’ai terminé mon cursus et validé mon Master 2 de psychologie clinique et psychopathologie à l’université René Descartes à Paris V.

Quel parcours après votre M2 ? Avez-vous ressenti le besoin de vous spécialiser davantage ?

Au vu de mon certificat, de mon DU de criminologie et de mes expériences de stages (milieu carcéral, cabinet d’avocat, adolescents délinquants…), je n’ai pas ressenti le besoin de me « spécialiser encore » et j’ai débuté ma carrière dans un CSAPA (Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) avant d’intégrer le milieu carcéral.

Qu’est-ce qui vous a motivé pour travailler dans ce milieu ? Depuis quand ?

Depuis mon entrée à l’Université, j’ai toujours ressenti un attrait particulier pour le milieu carcéral, mais aussi pour le maillage santé-justice d’où ma volonté de passer d’autres diplômes en parallèle de celui de psychologie. J’ai d’abord eu la chance de pouvoir effectuer un stage en milieu carcéral à la fin de mon M1 qui m’a permis de confronter mon choix à la réalité. J’étais particulièrement intéressée par « ces patients » qui éprouvaient de grandes difficultés de mentalisation, mais aussi de verbalisation entraînant alors un recours à l’acte.

J’étais alors très curieuse de savoir comment était-il possible de rencontrer ce profil de patients, de se rencontrer l’un l’autre afin de leur permettre de se rencontrer eux-mêmes par la suite. Comment contenir ce débordement pulsionnel et l’exprimer au travers du langage, de la parole ?

Quelles difficultés avez-vous rencontré dans ce milieu en début de carrière ?

Une des premières difficultés a été mon âge (26 ans) et le fait que je sois une femme dans un milieu uniquement masculin. Les patients étaient à la fois dans la séduction avec moi, mais également mal à l’aise et en difficulté pour livrer leur « intimité » dans le cadre d’entretien individuel. La phrase que j’entendais régulièrement était « comment pouvez-vous me comprendre au vu de votre âge et du milieu dans lequel vous avez évolué ? » J’étais sujette à de nombreuses projections. Les patients avaient donc besoin dans un premier temps, de tester mon cadre, de voir si j’étais en capacité de résister avant la possibilité de créer un lien de confiance, un lien thérapeutique.

Y’a-t-il des idées reçues sur le milieu carcéral sur lesquelles vous souhaiteriez dire quelques mots ?

  • Chaque année, mes stagiaires peuvent me renvoyer le fait qu’elles sont étonnées de découvrir « des hommes » derrière des actes qui peuvent parfois être monstrueux. L’un des risques est de rester « collé » aux délits ou aux crimes nous empêchant alors d’aller à la rencontre de la personne qui se trouve derrière cela.

  • Autre idée reçue : la dangerosité des détenus et du milieu. L’administration pénitentiaire met tout en œuvre pour que le personnel soignant soit en sécurité lors des entretiens (ex alarme sous le bureau…) De plus, les patients, au fil du temps, prennent conscience que nous sommes là avant tout pour les accompagner et les aider.

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Quelles difficultés rencontrez-vous encore aujourd’hui ?

  • Le travail de partenariat avec l’administration pénitentiaire. Il ne faut pas oublier que le milieu carcéral n’est pas un lieu de soin. Nous ne sommes donc pas prioritaires par rapport aux mesures de sécurité et autres. Soignants et surveillants n’avons donc pas le même langage et il est parfois difficile de se comprendre. Comment soigner dans un lieu non soignant ?? Chacun ayant ses propres missions et ses propres « objectifs ».

  • Sentiment d’enferment (petite fenêtre dans mon bureau avec des barreaux), le bruit et les odeurs en lien avec ce milieu.

  • Dépendre de l’administration pénitentiaire pour un grand nombre de nos actions (ex : attendre que les surveillants nous fassent passer sous le portique, nous ouvre les portes…)

  • Frustration en lien avec les transferts soudains des patients nous empêchant alors de clôturer nos prises en charge.

Quelles satisfactions vous apporte votre travail ?

Réussir à créer un lien de confiance et thérapeutique, après un temps nécessaire « d’apprivoisement », afin d’accompagner les patients dans un travail de prise de conscience de leur comportement en lien avec leur histoire personnelle et par la suite accéder à une remise en question.

La majorité des patients ont de mauvaises représentations ou souvenirs de prise en charge avec les psychologues lors de placement en foyer ou alors CEF (Centre Éducatif Fermé)/CER (Centre Éducatif Renforcé).


Quelles spécificités trouvez-vous dans votre cadre de travail par rapport à cette population de détenus ?

  • Nécessité de leur offrir un espace de parole libre, sans jugement afin qu’ils puissent s’autoriser à parler, élaborer en toute confiance au sein d’un cadre contenant et permanent.

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  • S’adapter au rythme et aux capacités d’élaboration de la personne. La création d’un lien thérapeutique peut prendre énormément de temps.

  • Temporalité de la prise en charge en lien avec le temps judiciaire à savoir avant, pendant et après le procès.

Quelles spécificités, quelles problématiques particulières trouvez-vous dans la pratique avec cette population ? 

Au sein de la détention, nous rencontrons majoritairement des détenus ayant de problématiques addictives (alcool, drogues..), des troubles de la personnalité de type psychopathique, perverse, abandonnique mais également des patients souffrant de troubles psychotiques.

Il est donc primordial de leur proposer des prises en charge adaptées (individuelle, groupale) et d’assurer une permanence et une continuité dans le suivi.

Quelles sont vos missions quotidiennes ?

  • Prise en charge des patients en individuel

  • Prise en charge des patients en groupe

  • Assurer la continuité du suivi suite à la sortie ou au transfert du patient

  • Rôle institutionnel au sein de l’équipe : projet de service, accompagnement de prise en charge des infirmiers, réunions cliniques…

  • Rencontre avec les différents partenaires : SPIP (Service Pénitencier d’Insertion et de Probation), AP (Administration Pénitentiaire), CSAPA (Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie)…

  • Formation et transmission auprès des stagiaires

Dans quel cadre vous rencontrez vos patients ? Est-ce pour des suivis ou de manière plus ponctuelle ? 

Tous les patients que je suis amenée à rencontrer sont des patients qui, dans un premier temps, en ont fait la demande par écrit. Par la suite, ceux-ci sont reçus par les infirmiers en psychiatrie lors d’entretien afin d’évaluer la demande du patient et de l’orienter (certains détenus ayant du mal à faire la distinction entre le travail d’un psychiatre, d’un psychologue, d’un infirmier en psychiatrie).

A la suite de cela, je reçois les patients orientés par les IDE afin d’établir avec eux les modalités de la prise en charge (individuelle, groupale, fréquence…). Il s’agit de pouvoir finaliser avec eux un suivi sur du « long terme ».

Concernant les « crises », s’il s’agit de l’un de mes patients, je le reçois sinon, les « urgences » sont gérées par les psychiatres et les IDE psy.

Dans le cadre des obligations de soins, celles-ci sont prises en compte à la sortie de l’incarcération. Certains détenus préfèrent tout de même débuter un suivi en détention. Je reçois les patients uniquement suite à leur « demande ». (Authentique ou non en fonction du biais des remises de peine supplémentaires)

Pour les détenus condamnés à une injonction de soins dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire, nous sommes dans l’obligation légale de leur proposer un RDV afin de leur expliquer le cadre d’une IS (Injonction de Soins), par la suite, ils sont libres d’accepter ou non la mise en place d’un suivi.

Pouvez-vous me parler de la place du psychologue dans ce milieu ?

Il s’agit d’une place régulièrement attaquée par l’administration pénitentiaire mais aussi parfois par les équipes somatiques qui nous reprochent de ne pas être assez dans l’action et la réaction face « aux situations de crises et d’urgences ».

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Il est important que le psychologue puisse réussir à prendre une distance nécessaire afin de penser et d’élaborer autour de chaque situation.

Par ailleurs, il s’agit de proposer un lieu d’écoute, de rencontre et de compréhension pour les patients qui ont souvent peur de rencontrer une psychologue.

Travaillez-vous sur la réhabilitation des détenus au moment de leur sortie ?

Être psychologue en milieu carcéral ne veut pas dire empêcher toute forme de récidive à la sortie mais accompagner nos patients à une mise en lumière et une prise de conscience sur leur dynamique de fonctionnement.

Nous sommes avant tout des soignants et lors de la préparation de la sortie, nous envisageons avec eux la nécessité de poursuivre les soins en milieu ouvert.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants souhaitant s’orienter dans ce domaine ?

En complément des études de psychologie clinique, il est important d’avoir des connaissances sur le domaine judiciaire et d’être au courant des reformes du système pénal et carcéral.

Il est également primordial de prendre de la distance par rapport au cadre théorique enseigné à l’Université étant donné qu’il s’agit d’une « clinique tout terrain » et qu’il est important de prendre le temps d’apprivoiser cette population afin de leur proposer une prise en charge la plus adaptée possible.

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