Interview de Fanny Rumillat, neuropsychologue

INTERVIEW DE FANNY RUMILLAT, NEUROPSYCHOLOGUE 

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Tu peux me présenter brièvement ton parcours universitaire et professionnel ?

J’ai commencé mes études à l’Université Lumière Lyon II, puis je suis partie à Paris pour des raisons personnelles. J’ai découvert la neuropsychologie dès ma deuxième année d’étude. J’ai eu des cours sur les troubles cognitifs consécutifs à des dysfonctionnements cérébraux. J’ai trouvé cela passionnant. La psychologie clinique m’intéressait mais très tôt j’ai eu une préférence pour la psychologie cognitive. En troisième année, j’ai choisi la neuropsychologie au sein de l’option « Pratiques professionnelles », ce qui me permettait d’avoir une ouverture sur le master réputé pour être sélectif. J’ai donc poursuivi au sein du Master « Neuropsychologie et psychologie cognitive » en me spécialisant chez l’adulte. 

En ce qui concerne mes stages, j’ai commencé dans un FAM (Foyer d’Accueil dicalisé) avec des patients atteints de traumatisme crânien principalement, et de pathologies neurologiques diverses. J‘ai effectué mon stage de professionnalisation au Centre Hospitalier de la Pitié-Salpêtrière au sein du Service de Soins de suite et de Réadaptation du Professeur BAULAC. Je rencontrais des patients en neurologie adulte. J’évaluais également des patients ayant subi une chirurgie de leur épilepsie pharmaco-résistante. Il s’agissait alors d’évaluer les bénéfices et les déficits cognitifs en post-opératoire. A partir de là, j’ai commencé à faire de la remédiation cognitive. En fait, dès mon premier stage j’ai animé des groupes de remédiation cognitive, puis dans un second temps à la Pitié-Salpétrière en suivi individuel. 

Est-ce que tu peux préciser à quoi renvoie le terme de « Remédiation cognitive » ?

Ça englobe plein de choses. Par exemple, on parle de stimulation cognitive lorsqu’on souhaite maintenir les fonctions cognitives. Dans la maladie d’Alzheimer, il s’agit de préserver le plus longtemps possible les capacités restantes et non de récupérer des compétences déjà perdues. J’ai travaillé pendant un an en consultation mémoire à l’Hôpital Simone Veil (95). Je proposaischaque semaine un groupe de stimulation cognitive pour des patients atteints de maladie neurodégénérative. Nous avions également à disposition un jardin thérapeutique utilisé davantage par les ergothérapeutes. J’étais impressionnée devant les compétences de certains patients, pourtant très désorientés. 

En remédiation cognitive, il s’agit d’améliorer les fonctions déficitaires, on s’appuie également sur les compétences efficientes. En psychiatrie adulte, la remédiation s’inscrit dans un projet de soin, elle vise à l’amélioration du fonctionnement cognitif, de l’estime de soi et de l’adaptation sociale.  

 Après mon master, j’ai travaillé en tant que psychologue accompagnante auprès d’un enfant autisteL’autisme m’intéressait depuis longtemps et je souhaitais en savoir plus sur ce trouble. J’ai donc validé un diplôme d’université à Strasbourg spécialisé dans les Troubles du Spectre de L’autisme. Actuellement, je travaille pour le CH Le Vinatier dans le cadre d’une étude sur la prise en charge précoce des enfants porteurs d’autisme. 

J’ai travaillé un an en consultation mémoire à Paris, le bilan neuropsychologique est un élément clé du diagnostic. J’ai beaucoup appris sur les pathologies neurodégénératives, mais au bout d’un moment on a envie de suivre le patient à plus ou moins long terme. C’est pourquoi je suis revenue à Lyon et j’ai obtenu un poste de neuropsychologue à la Clinique de Vaugneray, en psychiatrieadulte, suite à l’obtention de mon DU de Remédiation Cognitive (Université Lyon 1) mis en place par le Professeur Nicolas FRANCK. J’ai été formée aux différents programmes de remédiation cognitive, spécifiques à la psychiatrie, au sein du Service Universitaire de Réhabilitation (SUR) du CH Le Vinatier

 Et j’ai aussi mon cabinet à Lyon spécialisé en neuropsychologie de l’adulte. 

Qu’est ce que le diplôme de neuropsychologue apporte de plus qu’un diplôme de psychologie plus classique ?

Ce n’est pas la même chose. Nous avons le titre de psychologue, mais nous n’avons pas la même mission. On s’intéresse aux fonctions cognitives dans leur rapport avec les structures cérébrales. On évalue et on quantifie les troubles cognitifs dans le cadre d’un dysfonctionnement cérébral. 

Mais nous sommes également des cliniciens, pour réaliser un bilan neuropsychologique nous devons mener un entretien nous permettant de choisir nos tests en fonction de ce que l’on observe chez le patient, et de les interpréter par la suite. 

Est-ce qu’il y a des outils, des tests, que seuls les neuropsychologues peuvent utiliser ?

Normalement, cela devrait être le cas. En fait, la profession de neuropsychologue n’est pas reconnue au niveau de la nomenclature des métiers. On a le statut de psychologue, pas de neuropsychologue. Faire passer un test peut paraître aisé, mais l’interpréter requiert une formation spécifique. On essaie de défendre notre profession, mais c’est encore compliqué. 

Comment se positionne le neuropsychologue en institution ? Il y a déjà l’équipe infirmière, les médecins, le psychologue du service, et toi tu arrives en plus ?

A la clinique de Vaugnerayje reprends le poste ouvert depuis environ un an et demi. A Lyon, les postes de neuropsychologue s’ouvrent progressivement. Je parle de la psychiatrie surtout. 

Mais oui, quand tu arrives il y a souvent toute l’équipe qui est là. En consultation mémoire, un certain nombre de neuropsychologues sont recrutés, d’abord parce que c’est un élément clef du diagnostic et parce que la demande est forte. 

Donc tu ne fais pas du tout de psychothérapie au sens propre du terme ?

Non, je ne fais pas du tout de psychothérapie, je n’ai pas été formée à cela. Mais il y a un psychologue dans le service qui le fait. C’est un choix, nous n’avons pas la même mission. Cela ne veut pas dire que l’on ne fait pas de soutien psychologique avec nos patients. 

Tu travailles avec quel type de patients ?

Ce sont des patients avec des lésions cérébrales, par exemple suite à un AVC, un traumatisme crânienou avec des maladies neuro-développementales, psychiatriques, des épilepsies, etc. Il y a une différence à faire entre les troubles acquis et les troubles du développement. Je rencontre divers profils à la clinique de Vaugneray, trouble bipolaire, schizo-affectif, dépression sévère, mais l’essentiel c’est quand me la schizophrénie.

Et la remédiation cognitive fonctionne en parallèle d’un soin en institution ?

GD - Article n°4 - Photo 4Il faut que les patients soient stabilisés depuis au moins un mois au niveau de la symptomatologieet que le traitement soit bien en place et à dose minimale efficace. Il est important que le niveau cognitif ne soit pas trop bas. Je pense qu’il est important d’envisager le soin en tenant compte de la remédiation cognitive. En psychiatrie, 70 à 80% des patients présentent des troubles cognitifs. Il est donc important d’intégrer la remédiation en complément des autres soins.  

A quoi ressemble une journée type dans la peau d’une neuropsychologue ? Quelles sont tes missions principales ?

Quand je suis arrivée à Vaugneray, j’ai commencé par faire des évaluations, ce qui est essentiel avant de commencer une prise en charge en remédiation cognitiveDésormais, je mets en place des projets de remédiation à la fois en groupe (avec le programme IPT) et en individuel (avec les programmes CRT ou RECOS). 

Le programme CRT cible davantage les fonctions exécutives, c’est un programme individuel. Le programme RECOS quant à lui s’adapte aux déficits du patient, il comporte plusieurs niveaux et se déroule via un support informatisé. Avec IPT, ce sont les fonctions cognitives qui sont visées et les compétences sociales.  

En moyenne, combien de temps dure un programme de remédiation cognitive ?

Ça dépend du programme. L’IPT par exemple se déroule sur une année ; il y a plusieurs modules. En individuel, c’est généralement trois mois, à raison de deux séances par semaine. Après on peut adapter en fonctions des difficultés du patient, par exemple si une séance d’une heure est trop coûteuse, on peut réduire le nombre d’exercices. 

Il y a de plus en plus de programmes spécifiques en remédiation cognitive. Mais  le neuropsychologue doit aussi être capable de créer son matériel de remédiation, d’inventer des exercices qui pourront aider le patient sur telle ou telle fonction déficitaire. Il faut être assez créatif. 

Ça peut t’arriver de travailler avec des jeux vidéos justement ?

Au CH Le Vinatier, ils ont des programmes informatisés, notamment en cognition sociale, pour travailler sur les émotions faciales par exemple. Dans la schizophrénie, ou le syndrome d’Asperger par exemple, les patients ont du mal à décoder les émotions. Dans la schizophrénie, ils vont parfois sur-interpréter. Le but, c’est vraiment de les amener à comprendre les émotions d’autrui afin d’améliorer les interactions sociales au quotidien. 

Petite parenthèse à propos du syndrome d’Asperger. Il y a un débat en ce moment sur le fait de savoir si c’est une pathologie ou une façon différente de fonctionner. Comment tu te positionnes par rapport à ça ?

C’est une question intéressante. J’ai assisté à une conférence dernièrement au CRA Rhône-AlpesLes personnes concernées sont elles-mêmes divisées. Elles s’interrogent notamment sur l’appellation : doit-on dire une personne « avec autisme » ou une personne « autiste » ? Pour ma part, je parle de trouble lorsque cela gêne la personne dans le quotidien. Les personnes avec syndrome d’Asperger peuvent avoir d’excellentes capacités neurocognitives mais présenter des difficultés massives en cognition sociale. 

Pour revenir à la remédiation cognitive, la demande vient du patient directement ou tu les vois tous au moins une fois pour évaluer leurs capacités ?

Généralement, la demande vient des différents médecins. L’équipe joue un rôle important, puisqu’elle peut me signifier également lorsqu’elle constate des changements chez un patient, je peux à ce moment proposer une évaluation. Nous expliquons toujours au patient en quoi la remédiation consiste, il y a tout un travail de psycho-éducation derrière. Il faut renseigner le patient sur ce qu’on va faire et sur ce que la remédiation va lui apporter.

Au cabinet par contre, ce sont des gens qui viennent spontanément pour la plupart. Mais il est essentiel de créer son réseau de professionnels lorsqu’on suit un patient en activité libérale. Travailler seul n’est pas toujours aisé et il est important de faire du lien avec les équipes concernées afin de généraliser les progrès du patient. 

Et ça ne t’intéresse pas de travailler avec des enfants ?

Je me forme progressivement auprès d’une population d’enfants, notamment au VinatierCe n’est pas la même approche entre les adultes et les enfants. Il y a cette dimension développementale chez l’enfant que l’on n’a pas chez l’adulte. Les enfants sont pris en charge de plus en plus tôt, notamment parce qu’ils présentent une meilleure plasticité cérébrale. Il est important de connaître le développement typique d’un enfant afin de déceler les anomalies éventuelles. Chez l’adulte, on ne raisonne pas de la même manière. 

Qu’est ce que tu penses du travail en équipe, par rapport au travail en cabinet ?

On apprend énormément de choses des autres professions dans le soinC’est une complémentarité. Quand on travaille seul, c’est important de créer du lien avec des professionnels extérieurs, des médecins, des psychomotriciens, des orthophonistes, etc. Parfois on détecte des troubles que nous ne sommes pas capables de soigner, il faut donc orienter la personne vers le professionnel compétent. C’est important de savoir ce qu’on sait faire et ce qu’on ne sait pas faire. 

Comment tu travailles avec tes patients en cabinet ? Je suppose que ce n’est pas la même chose qu’en institution ?

Dernièrement, j’ai travaillé avec une patiente ayant des troubles de l’attention, mais elle n’a jamais eu de diagnostic de TDA/H. Du coup, on travaille plutôt sur l’attention soutenue, les capacités d’organisation, etc. Je cible en fonction des difficultés observées lors du bilan et je travaille conjointement avec l’orthophoniste qui la suit pour sa dyspraxie et sa dyslexie. Il faut s’adapter. Je suis un autre patient qui a des troubles de la mémoire, donc on travaille là dessus, mais j’adapte mes séances. Je fais habituellement des séances d’une heure, mais pour lui c’est fatigant, donc je m’adapte. Soit je réduis le temps de séance, soit je lui propose moins d’exercices, je fais aussi du soutien psychologique, parce que c’est ce qu’il recherche aussi. Il faut être flexible. 

Comment tu vois l’évolution de la neuropsychologie en institution ?

Je pense que cela va évoluer positivement dans le sens où les services se rendent compte que c’est important d’avoir des bilans cognitifs, et qu’en plus la remédiation fonctionneLes études le prouvent. Donc je pense qu’on va être amenés à voir un certain nombre d’ouvertures de postes. Après, il y a toujours les budgets qui coincent. 

Ce serait bien aussi d’avoir une véritable reconnaissance de la profession, de clarifier les choses. On ne s’improvise pas neuropsychologue, c’est une véritable spécialité. On a trop tendance à penser que faire passer des tests est simple, mais ils sont soumis à une cotation et une interprétation qu’on apprend en Master de neuropsychologie. 

Qu’est-ce que tu pourrais dire du métier de neuropsychologue ?

GD - Article n°4 - Photo 2J’envisage le métier un peu comme une enquête. Pour l’évaluation neuropsychologique, on part de certaines données à partir du dossier du patient. On fait une recherche en permanence. On a des indices au fur et à mesure, avec l’entretien et les tests que l’on fait passer. C’est vraiment cela qui me plait. Tant que je ne suis pas persuadée de quelque chose, je vais toujours aller chercher le test qui va me permettre de cibler le déficitCe n’est pas qu’une évaluation basée sur des tests. C’est vraiment un recueil de données, une enquête. On se base sur plusieurs élémentsà la fois le discours du patient, l’attitude qu’il a pendant la passation, ses résultats aux tests, etc. 

Dans un second temps, la remédiation nous permet des suivre l’évolution du patient. Parfois on voit des difficultés apparaitre lors de la prise en charge alors on ajusteLorsque le patient s’améliore, c’est vraiment agréable ! Parce que c’est le but premier de la remédiation, réduire ou faire disparaitre les difficultés ayant une répercussion dans le quotidien et sur l’estime de soi. On se base sur du concret, on met en évidence certains troubles, puis on essaie de faire progresser le patient. Ce cadre, ça permet de savoir où on va. 

Qu’est ce que tu conseillerais aux étudiants qui voudraient s’orienter vers la neuropsychologie ?

Déjà de bien se renseigner sur ce qu’est la neuropsychologie, parce que c’est une discipline bien spécifique. Ensuite, de faire le maximum de stages dans le domaine, c’est vraiment par l’expérience qu’on apprend le mieux. Malheureusement, je connais les difficultés actuelles des étudiants pour obtenir un stage. Pour ma part, je pense qu’il est important de cumuler différentes expériences, afin de savoir dans quel domaine et avec quelle population l’on souhaite travailler. Je n’avais jamais travaillé avec des personnes souffrant d’autisme avant l’obtention de mon Master et pourtant j’ai eu une véritable révélation.


Pour aller plus loin, voilà un article qui permet de mieux comprendre ce qu’est la remédiation cognitive, notamment auprès de patients schizophrènes :

http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RFAS_091_0157&DocId=296927&hits=5857+5856+5337+5336+5205+5204+5185+5184+4995+4994+4208+4207+3805+3804+3224+3223+2748+2747+2564+2563+2456+2455+2290+2289+2240+2239+1667+1666+1645+1644+1576+1575+1559+1558+1112+1111+675+674+101+100+77+76+


Un grand merci à Fanny Rumillat pour son temps et les informations apportées concernant la neuropsychologie.

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