Hypersexualisation: les petites lolitas

En tant que bons futurs psychologues en devenir, nous devons nous intéresser aux problématiques actuelles et à venir de notre société. L’hypersexualisation des jeunes filles est un sujet encore trop peu traité dans notre société française, nos amis québécois et américains ayant pris plusieurs longueurs d’avance pour signaler le danger. Pas de panique, votre session de rattrapage se trouve juste en dessous !

Dès 2005, dans leur ouvrage intitulé La sexualisation précoce des filles, les chercheuses en science de l’éducation, Pierrette Bouchard, Natasha Bouchard et Isabelle Boily, ont défini l’hypersexualisation comme un « phénomène qui consiste à donner un caractère sexuel à un comportement ou à un produit qui n’en a pas en soi » ou encore « l’utilisation précoce d’éléments issus du vestiaire féminin adulte ». L’hypersexualisation est une problématique autour du rapport qu’à l’individu avec son corps et dans sa mise en scène sociale. Il ne faut donc pas faire d’amalgame entre l’hypersexualisation du corps et de la personne dans sa globalité et ainsi veiller à ne pas confondre hypersexualisation et hypersexualité. L’hypersexualité concerne essentiellement le rapport qu’entretiennent les femmes et les jeunes filles à la sexualité, or l’hypersexualisation ne représente pas les pratiques sexuelles en elles- mêmes, mais une culture, un style de vie effectivement liée à la sexualité et à ses représentations, mais pas à l’acte sexuel en lui-même.

Si ce phénomène questionne aujourd’hui il n’est pourtant pas récent. C’est à partir de la fin des années 60 que s’engage « la révolution sexuelle » marquée par l’émancipation sexuelle des femmes, l’égalité des sexes et la reconnaissance des sexualités non procréatrices et non conjugales. Le corps féminin se dévoile et les minijupes font leur apparition en 1965, accompagné du fameux mouvement hippie marqué par des slogans tels que « jouissons sans entrave ». C’est dans ce climat mêlé de scandales et de fascination qu’Eva Ionesco, fille d’Irina Ionesco, photographe iconique durant les années 70, devint modèle érotique dès l’âge de 4 ans. Pendant plus de dix ans elle posa trois fois par semaine pour sa mère, tantôt dans des tenues de princesses, parfois dénudée et exhibant son sexe. Ces clichés avaient déjà fait scandales à l’époque mais ce n’est qu’en 2015 que justice fut rendue et qu’Irina Ionesco n’eut plus le droit de conserver les négatifs des photos de sa fille. Dans son film semi biographique, My little princess, Eva Ionesco dépeint ainsi son enfance. De nos jours des photos érotiques d’enfants ne sont plus tolérées aussi librement, cependant le phénomène n’est pas endigué et se sont désormais les couvertures de magazine ou les concours de mini miss qui font débat. Le film Little Miss Sunshine (2006) de Jonathan Dayton et Valérie Fais présente ainsi une satire de ces concours extrêmes, notamment aux Etats Unis, où les petites filles sont présentées comme des poupées Barbie sans défaut ne pouvant représenter la réalité et apprenant bien souvent à poser avant même de savoir lire.

Comment peut-on expliquer lampleur que prend ce phénomène dhypersexualisation aujourdhui ?

Certains auteurs comme Richard Poulain et Mélanie Claude dans leur ouvrage Enfances dévastées tome 2 : pornographie et hypersexualisation, attribuent cela à une « pornographisation de la culture ».

  • Le marché de la mode cible de plus en plus les jeunes filles comme des consommatrices. Ainsi des marques comme HetM ou encore Etam lingerie ont pensé des sous vêtements tel que des strings spécialement pour adolescentes (en coton avec des représentations assez enfantines, des couleurs pastels, etc). Par ailleurs, ce qui faisait « genre» auparavant s’est non seulement banalisé mais a subi une inversion. La banalisation pornographique dans le milieu de la mode est telle que le logo Playboy fait désormais fureur chez les jeunes filles, en tee-shirt, en porte clés ou autre. Les jeunes consomment ainsi des produits de l’industrie de la pornographie en toute innocence.
  • La télévision, par le biais des télé-réalité s’est elle aussi invitée dans un domaine autrefois réservé. En France depuis Loft Story (2001), de nombreuses émissions ont surfé sur le principe de la « télévérité » c’est à dire sur l’idée de réunir des individus lambdas dans un lieu clos truffé de caméras et de les observer évoluer dans ce milieu. On s’acharne désormais à tout montrer, à exposer le privée dans les moindres détails pour en faire un produit de consommation. En montrant leur corps le plus possible, les filles prétendent symboliquement ne rien avoir à Ce phénomène d’extimité ou du « tout voir» définit par Serge Tisseron indique un « mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique ». Le risque est d’amener à une confusion de la sphère privée et de la sphère publique, le dévoilement de soi normalement réservé à l’intime devient totalement investi dans la sphère publique et peut amener à des dérives dangereuses comme par exemple sur internet.
  • Le Porno chic est une pratique publicitaire qui puise son inspiration directement dans les codes de la pornographie. Ce mouvement est né aux Etats Unis dans les années 1970 pour désigner les premiers films pornographiques. Aujourd’hui la stratégie porno chic consiste à interpeller, à choquer et à susciter le désir chez le consommateur tout en lui faisant mémoriser la marque. La provocation rend la publicité plus marquante et sera donc gravé plus longtemps dans la mémoire du consommateur, c’est pourquoi les publicités de parfum mettent souvent en scène la séduction où la femme est tantôt passive sous l’emprise du pouvoir masculin (dans le cas d’un parfum destiné aux hommes), tantôt femme fatale et séductrice (dans le cas d’une publicité destiné aux femmes).

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  • Enfin, les idoles des jeunes telles que Britney Spears, Rihanna véhiculent par leur tenues de scènes et par leurs chansons une valorisation de la sexualisation. Leurs clips sont eux aussi extrêmement suggestifs tant par l’apparence des chanteuses que par des simulations plus ou moins discrètes de scènes sexuelles dans leurs vidéos.  Pire encore, des célébrités ont forgé leur nom grâce à leur passage par la case « sex tape» comme Kim Kardashian ou Paris Hilton. Les vidéos de leurs ébats avec leurs amants les ont propulsés au rang de stars mondiales.

Parce qu’ils ont des identités en devenir et qu’ils sont à la recherche de leur personnalité, les jeunes sont plus susceptibles d’être influencés par les représentations de ces idoles. En s’habillant comme leurs stars préférées, ils recherchent inconsciemment la reconnaissance de leur entourage.

Quels sont les enjeux de ce phénomène?

Le phénomène d’hypersexualisation favorise le renforcement des stéréotypes et d’inégalité des sexes dans une société prônant l’égalitarisme. Une recherche effectuée en 2008 par le docteur Maya Gotz met en évidence un certain nombre de stéréotypes sexuels qui se retrouvent dans les médias :

  • Les femmes et les filles sont toujours animés par un désir amoureux et sont dépendantes des hommes.
  • Les femmes blondes sont soient douces et gentilles ou bien « peau de vache», tandis que les rousses sont sexy et plus fines que la moyenne.

On observe une imprégnation idéologique liée aux médias qui sous couvert de libération sexuelle prépare les filles à leur place asymétrique dans les rapports sociaux et plus particulièrement dans les rapports aux hommes.

Par ailleurs, la critique de l’hypersexualisation véhicule elle même des clichés sexistes qui tendent à diaboliser les jeunes filles érotisant leur corps d’une part et à culpabiliser les mères autorisant ce genre d’apparence d’autre part. Les garçons imitent également un certain nombre de modèles mais qui sont pour leur parts socialement acceptés comme se déguiser en footballeur. La société promeut donc d’une part une érotisation du corps par le biais des médias et une valorisation de la femme objet tout en condamnant l’adoption de ces pratiques dans la vie réelle des jeunes filles ou des jeunes adolescentes qui seront alors rapidement taxées de mauvaises élèves voir de filles faciles.

Les jeunes filles sujettes à l’hypersexualisation risquent d’être fragilisées dans leur construction identitaire. La période de latence telle qu’elle est qualifiée en psychanalyse se caractérise par un détournement des forces pulsionnelles sexuelles de buts sexuels vers des buts culturels, ce qui est à la base de la sublimation. L’intervention de l’hypersexualisation à cette époque de la vie risque donc de perturber le développement psycho affectif de ces jeunes filles et d’engendrer des troubles sur le plan psychique. L’hypersexualisation participerait ainsi au développement de conduites à risques comme l’anorexie mentale pré pubère (37% des jeunes filles de 11 ans seraient à la diète).

Selon Philippe Jeammet, pédopsychiatre, la curiosité sexuelle existe dès le plus jeune âge, cependant il y a toujours un écart entre ce qui va être vu, ce qui est imaginé et ce qui est recherché. L’excitation provoquée par l’exposition à des images pornographiques a un effet traumatique sur l’enfant. Il se produit une sorte «d’effraction psychique » chez le sujet car ce qui est pathogène chez les enfants « c’est le trop haut niveau d’excitations sexuelles ». Toutes les images ne sont pas bonnes à être vues à tout âge, il faut respecter le développement de la maturité affective de l’enfant et les limites de son psychisme. Face à ce trauma différentes réactions sont possibles :

  • On peut voir s’installer chez l’enfant des angoisses variées et des conduites d’évitement. Les effets sur le corps sexué de l’enfant sont le plus souvent marqués par la peur (par exemple, pudeurs nouvelles et excessives).
  • Parfois pour se libérer de sa charge émotionnelle et pour dominer à nouveau la vie, l’enfant en brutalise un autre, souvent un plus petit, un peu comme lui s’est senti brutalisé par l’image.
  • Pour une minorité d’enfants, les pratiques vues sur image constituent des invitations à vivre de nouvelles expériences et sensations. Ils peuvent entraîner d’autres enfants dans la découverte d’expériences qu’il ne peuvent mentaliser et qui prend parfois des formes très adultes; il ne s’agit plus seulement de se toucher, ni de jouer au docteur, mais de ré-expérimenter ce qu’on a vu à l’écran.
  • La surexposition sexuelle et notamment l’hypersexualisation peuvent également engendrer des formes d’addiction chez l’enfant. Dans ces cas, l’excitation n’est pas choisie mais subie. L’image de la sexualité qui est véhiculée à travers la pornographie ôte toute rêverie à l’adolescent et nie l’idéalisation de l’autre, nécessaire dans toute rencontre amoureuse. Les attentes affectives ne sont pas satisfaites, alors les jeunes se sentent traumatisés.

Quelles sont les réactions des parents face à ce phénomène ?

Dans un article d’Aurélia Mardon : La génération Lolita. Stratégies de contrôle et de contournement, publié par le magasine Réseaux en 2011, l’auteur analyse des relations entre collégiens ainsi que leurs relations avec leur mère concernant l’apparence.Selon leur appartenance sociale les parents n’auront pas les mêmes réactions face aux demandes de leurs filles :

  • Dans les classes supérieurs une interdiction est posée face à des vêtements dits trop sexualisants considérés comme un facteur de danger physique mais aussi scolaire. Beaucoup de parents considèrent que les garçons et les filles ne murissent au même rythme, les garçons auraient ainsi une maturité plus tardive que les filles et n’arriveraient pas à « contrôler leurs pulsions ». Dans ces familles où les tenues des enfants sont strictement contrôlées et réglementées, les avis des pères et des mères concordent.
  • Dans les familles dites populaires, le port de vêtements féminins adultes est au contraire valorisé et parfois même encouragé financièrement. Lorsqu’elle sont interrogées, les mères de ces classes sociales font fit du caractère sexualisant de la tenue de leur fille. Elles considèrent toujours leur enfant comme un être asexué et trouve donc la mise en valeur de leur corps par le port de haut court « mignon ». Ce sont les pères qui craignent dans ces cas là le regard masculin porté sur leur fille mais sans forcément réussir à imposer leur point de vue dans ce domaine.

Que mettre en place pour prévenir l’hypersexualisation ?

Juridiquement parlant des mesures ont déjà été prises sous l’impulsion de Chantal Jouannot. Cette dernière voulait interdire les concours de beauté aux jeunes filles en dessous de 16 ans, cependant les mesures adoptées ne furent pas aussi drastiques. En janvier 2014 les concours de mini miss devinrent interdit aux petites filles de moins de 13 ans en France. La France a toujours été un acteur important pour la promotion des droits de l’enfant sur la scène internationale. La notion d’intérêt de l’enfant a été codifiée en 2007 dans le cadre de la loi réformant la protection de l’enfance. Ainsi, il doit être tenu compte de l’intérêt de l’enfant (article L.112-4 du code de l’action sociale et de la famille) pour toutes les décisions le concernant. «L’intérêt de l’enfant, la prise en compte de ses besoins fondamentaux, physiques, intellectuels, sociaux et affectifs, ainsi que le respect de ses droits, doivent guider toutes les décisions le concernant ». Ces lois devraient permettre la promulgation de décrets et réformes protégeant les enfants de cette vague d’hypersexualisation.

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