La précarité psychique chez les enfants issus de l’exil comme obstacle à la constitution de soi

Habituellement on définit la précarité comme étant un problème qui vise essentiellement l’adulte ; et qui correspond aux besoins fondamentaux: avoir des droits communs aux autres individus, un logement, un salaire qui permettrait de subvenir à ses besoins, d’accéder aux soins médicaux…Ces derniers représentent l’objet social. L’ensemble de ces éléments permettraient de vivre librement sa vie et d’en assumer les responsabilités, ils fournissent la sécurité de base. La précarité sociale est différente de la précarité psychique. Elle est issue d’un processus mélancolique dans lequel la souffrance empêche de vivre, avec conservation ou pas des objets sociaux.

On se demande alors comment les enfants des personnes en situation de précarité trouvent-ils leurs places au sein de cette question ?

A notre époque les enfants en situation de précarité que l’on pourra rencontrer seront majoritairement des enfants issus de l’exil ou ceux dit en précarité familiale du fait de l’augmentation des divorces, des familles monoparentales et de l’affaiblissement des liens intergénérationnels.

La grande difficulté chez ce jeune public est expliqué dans l’étymologie même du mot précarité composé du préfixe latin  « prek » qui signifie demander. La psychologie de l’enfant nous a tous appris qu’un enfant n’existe pas seul, c’est à dire sans ses parents. On ne peut penser l’enfant sans cet environnement, sans ce médiateur fondamental, ce tiers qui lui permet d’établir des demandes, d’exprimer ses besoins. De part cette dépendance les enfants représentent déjà un public précaire. Leurs possibilités à exprimer leurs besoins, à accéder aux soins dépendent de leurs compétences. Cela suppose aussi que les parents soient assez disponibles pour être à l’écoute des symptômes de l’enfant (somatiques, trouble du comportement, difficultés scolaires) afin de demander de l’aide pour lui. En effet l’enfant est dépendant de la situation sociale, financière de ses parents mais aussi de la situation psychique.

            On comprend alors le rôle essentiel que tiennent les travailleurs sociaux dans l’élaboration de la demande de soin. Selon J. Furtos : « La souffrance qui découle de la précarité est une souffrance psychique ancrée dans le social ». La présence du travailleur social, de cet interlocuteur privilégié qui devient porte parole, permet de transformer les maux en mots.

Or le déracinement est une expérience traumatique qui déstabilise les repères de base et modifie le comportement humain. Le sujet demandeur d’asile est comme « suspendu » dans le temps et dans sa chronologie interne. Il vit aussi une expérience définitive d’arrachement avec la perte de son univers personnel et culturel. Il est alors noyé dans un autre environnement qu’il ressent comme étranger et étrange. Par ailleurs le rapport à la communauté change, elle n’est plus le corps social qui assure la sécurité de base entre les individus, entre semblables.

Le sujet exilé est alors attaqué de l’intérieur par son traumatisme psychique et par tous les éléments extérieurs qui ne répondent plus à ses besoins primaires. On comprend que l’adulte ne puisse plus répondre momentanément aux besoins de son enfant. Le parent comme son enfant est plongé dans une spirale de danger et d’insécurité.

 

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  • La situation des demandeurs d’asile

 

Dans cette situation la précarité recouvre plusieurs besoins essentiels : logement, problème de langue, démarche administrative dans une ville inconnue, les rencontres avec une multitude de professionnels dont on ne perçoit pas les différences et les différentes exigences. C’est devoir se déplacer d’un bout à l’autre d’une ville qu’on ne connaît pas et subir de multiples contrôles d’identité qui amplifient le sentiment d’insécurité ambiante. On comprend donc que ces familles sont dans l’urgence de vivre ; dans une demande avide qui envahie tous les espaces, sous le joug d’une violence institutionnalisée.

Au milieu de ces impératifs et de cette confusion le clinicien se sent souvent démunis au cours des premiers entretiens. Il faut réussir à sortir de l’urgence, s’accorder rythmiquement avec la famille pour établir un climat de confiance; une continuité pour que la dimension psychique puisse se déployer dans l’espace que constituent ces moments privilégiés. Là est toute la difficulté car les familles sont figées dans le temps. Dans une dimension ou le projet n’existe plus comme pour se protéger de la perte, de la séparation et de la souffrance. Ce sentiment d’impuissance peut –être aussi le résultat de l’impression d’être mis en position de savoir par les familles, d’être « tout puissant » et donc capable  influer sur leur destin dans le pays.

 

L’enfant exilé est victime d’une précarité psychique dans laquelle le sentiment de « continuité d’être » est altéré. De plus l’on peut dire qu’il subit deux traumatismes : le sien et celui de ses parents dont il est témoin ; il constate avec horreur leur impuissance à le protéger. Le travail du traumatisme attaque la plupart des compartiments psychiques (dont les fonctions de contenance) et provoque un effondrement narcissique. Cette fragilité est entretenue par l’absence de sentiment de sécurité de base nécessaire à son développement.

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  • De l’impossibilité de jouer :

D’après les théories d’Anna Freud, une idée nouvelle survient : l’enfant issu de l’exil, souffrant de traumatisme voit sa capacité de jeu inhibée. En effet « Dans le traumatisme, les enfants sont inhibés dans leur jeu et « revivent l’événement au détriment de leur conduite quotidienne » ». L’enfant peut jouer mais ce sera compulsivement, sans présence de processus créatifs. Il cherche à revivre « l’identiquement semblable » car  « soumis aux forces du traumatisme ».[1]

Les enfants vivent dans une « famille-environnement précarisée » ou les parents sont fragilisés, blessés par les traumatismes ; la relation devient alors insécure ne laissant pas de place à l’élaboration pulsionnelle.

La rencontre avec un psychologue va permettre pendant la séance de créer une forme d’écran pour que se déploient les potentialités de jeu. Le praticien devra alors créer une bulle suffisamment sécure, qui fait opposition aux intrusions extérieures menaçantes pour l’enfant. La relation sécure passe notamment par l’établissement d’une relation de confiance mutuelle entre le psychologue et l’enfant dont dépendra aussi le re-démarage du processus d’élaboration. Cependant il faut aussi trouver un sens à cet espace de soin pour l’enfant, un espace significativement symbolique pour que se déploie sa vie psychique.

 

  • Le jeu et la créativité comme traitement thérapeutique

Roussillon dans Le jeu et l’entre-je(u) (2008) distingue deux formes de jeux qui soulignent la pertinence de ce traitement chez l’enfant en situation de précarité psychique. Tout d’abord le jeu sans créativité véritable constitué principalement de règles ne laissant « aucun espace de liberté pour un véritable travail psychique ».

A l’opposé le jeu symbolique, créatif, permet la mise en scène et l’élaboration de scènes subjectives. L’enfant va renouveler, répéter des expériences jusqu’à la « dompter »[2]. Le jeu donne un cadre, comme réceptacle aux excitations. Il permet à l’enfant d’effectuer le travail de symbolisation essentiel à l’élaboration du traumatisme.

Le jeu est un outil d’interprétation fondamental et précieux pour le clinicien dans lequel il peut saisir tous les enjeux inconscients. Winicott affirmait d’ailleurs que le jeu est le modèle même du travail thérapeutique.

La notion de « Besoin du Moi » énoncée par Winicott se réfère à tout ce qui est nécessaire au Moi pour que ce dernier puisse réaliser sa tâche essentielle : métaboliser les expériences subjectives auxquelles l’individu est confronté. En effet le sujet doit intégrer ses représentations pour pouvoir «être ». Cependant ce travail de mise ne représentation signifiante nécessite certaines conditions qui varient selon la situation, le contexte et l’âge. C’est à dire selon le niveau de développement de l’individu et de ses potentialités.

Il est donc évident que la situation traumatique prendra un certain temps à être intégrée par l’enfant. Le traumatisme est désorganisateur pour le sujet et monopolise sa libido. La psyché devra donc se réguler pour laisser place au travail d’élaboration. La partie importante du travail thérapeutique sera donc d’évaluer les besoins du Moi non satisfaits et qui provoquent l’échec du travail de mise en sens.

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[1] Voir Les cliniques de la précarité, page 164 : Ebauche d’une problématisation J. Furtos

[2] Cf Freud

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