Le rôle des psychologues face à la précarité

La précarité touche toute la vie de la personne concernée. Tout devient conditionné par la précarité avec le paradoxe de la situation qui est l’éloignement fondamental des systèmes et des dispositifs dont la personne précaire a le plus besoin. La personne en situation précaire devient éloignée des autres par sa situation sociale mais également par sa situation psychique: le précaire incorpore sa coupure avec l’autre, c’est à dire que plus on a besoin de l’autre plus il devient difficile de se le représenter comme un semblable, ce que certains auteurs ont qualifié  » d’auto exclusion ». Cela a été compris par les dispositifs sociaux qui vont désormais au devant des personnes démunies et les encouragent à se rapprocher des dispositifs d’aide et d’accueil notamment grâce aux EMPP : Equipe mobiles psychiatrie-précarité. Elles interviennent auprès:

  • d’adultes précaires sans domicile ou hébergés par une structure d’urgence.
  • des partenaires médicaux, sociaux et éducatifs.

Généralités sur le rôle du psychologue en EMPP

Le rôle du psychologue en EMPP est d’intervenir auprès des personnes en situation de précarité mais également auprès des professionnels du social car comme l’a écrit Jean Furtos « la souffrance psychique d’origine sociale a des effets sur les personnes qui les vivent et sur les professionnels qui les reçoivent ». Les psychologues en EMPP interviennent de manière intersectorielle, dans différentes structures sociales en utilisant diverses médiations pour s’adapter au mieux au fonctionnement de chaque structure.

  • En mission locale des permanences « écoute santé » sont tenues par un psychologue. Pour ceux qui l’ignorent les missions locales sont destinées aux jeunes de 16 à 25 ans rencontrant des difficultés d’accès à l’emploi et à la formation. Un accompagnement personnalisé leur est alors proposé par des conseillers d’insertion professionnels et par des psychologues. Le psychologue reçoit le jeune et sa souffrance d’une part et peut également animer des ateliers de confiance en soi, d’affirmation de soi, etc par le biais du coaching ou d’ateliers thérapeutique. Une offre de soin en psychiatrie leur est également présentée, les jeunes sont invités à consulter si besoin.
  • Dans les centres sociaux les conditions d’accueil sont différentes. Des animations de groupes sont proposées aux enfants (aide au devoir, centre aéré,…) et aux adultes (activités sportives, ateliers informatiques,…). Les personnes en souffrance sont repérées lors de ces moments de groupe et sont alors invitées à rencontrer ponctuellement un psychologue sous la forme d’entretiens individuels. Des ateliers de prévention (sur les maladies mentales, les troubles du sommeil,…) et des groupes de parole peuvent également être mis en place par les psychologues, à la demande des patients. Ces groupes permettent d’échanger et de ne plus se définir uniquement en rapport avec sa situation sociale. Ils permettent aux usagers de prendre en compte leurs besoins, leurs doutes, leurs joies, …
  • Des psychologues peuvent également être présent dans les CHRS (centre d’hébergement et de réinsertion)  afin d’apporter un appui aux professionnels. Les entretiens sont les plus souvent menés par les infirmiers, le psychologue apporte alors son expertise en aval lors de réunions d’équipe.

Les psy dans la rue, face à la grande précarité

En 1998 est promulgué la loi de lutte contre les exclusions : on voit naitre les premières EMPP, crées Xavier Emmauelli, président du Samu social de Paris, pour soutenir le travail des équipes déjà présentes auprès des SDF en grande souffrance psychique et pour pallier les vides entre la rue et l’hôpital psychiatrique.

Historiquement il y a toujours eu des difficultés institutionnelles entre les travailleurs sociaux, les médecins et les psychiatres ou plus largement entre les hôpitaux psychiatriques et les lieux d’accueil social autour des SDF. En effet, les lieux d’accueil demandaient de l’aide à la psychiatrie notamment dans les cas de troubles mentaux inhérents à la vie de la rue ou présents déjà auparavant, ceux à quoi la psychiatrie répondait que cela était du à l’effet de la pauvreté et n’était donc pas de son domaine. L’hôpital a cessé d’être un asile grâce notamment à P. Pinel suite à la révolution de 1789. Des milliers de malades mentaux ont donc été déplacés des hôpitaux vers la rue, dans un but de désaliénation dans un premier temps mais rapidement ils ont du évacuer les lieux non pas avec un projet de vie mais juste pour évacuer les lieux. Cela a été le revers de l’antipsychiatrie notamment pour des raisons économiques et administratives. Les malades mentaux sont arrivés dans des structures sociales dites « à bas seuil » qui coutaient beaucoup moins cher mais possédaient également des moyens humains bien moindres (moins de psychologues, d’assistantes sociales,…). Cela souligne l’importance de la création de réseaux types EMPP pour aider les malades d’une part et pour pouvoir soutenir également les équipes, leur trouver un lieu sécurisant en tant que professionnels.

La veille sociale est chargée de la protection des personnes sans abri et en situation de détresse. Dans chaque département est mis en place ce dispositif social d’accueil et d’hospitalité. Problème : ces institutions sont cantonnées à certains secteurs, dans certaines cités, et sont très éloignées les unes des autres. Le but des EMPP va donc être l’ « ouverture de l’hôpital à la cité » (Martine Aubry dans son discours introductif aux XVIIème assises de l’hospitalisation du 30/03/1998 à Paris). Parmi les gens de la rue il y a de vrais malades mentaux (psychose, alcoolisme chronique, toxicomanie, délires,…) qui relèvent de soins comme n’importe quel malade pour qui on a recours à des hospitalisations tandis que d’autres ont échoué dans la rue et vont tellement mal qu’ils pourraient être confondus avec des fous. Cette ligne quasi imperceptible entre la folie et la douleur a été étudié par Sylive Quesemand-Zucca, psychiatre, dans son ouvrage Je vous salie ma rue. Clinique de la désocialisation.

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Comment appréhender son travail de psychologue dans la rue ?
Tous les codes sociaux sautent dans un premier temps : l’alcool, les drogues, le tutoiement,… Nous voilà bien loin du cadre thérapeutique traditionnel ! La bonne distance à trouver est difficile pour ne pas devenir trop familier ni trop cadré. Sylvie Quesemand-Zucca (psychiatre ayant travaillé en EMPP) parlera ainsi plus de clinique de désocialisation que de clinique psychiatrique dans le sens où ces gens en souffrance s’expriment par ce qu’ils ne possèdent pas : pas de logement, pas d’intimité, quelque chose dans le langage qui s’étiole aussi au fur et à mesure, pas de réciprocité sociale dans la mesure où ces gens se définissent comme ne pouvant rien apporter (et se pose alors la question de vivre sans aucune utilité sociale…).
Le but premier du psychologue et de tout travailleur social est d’investir l’autre, de lui prêter attention sans le stigmatiser pour lui permettre de reprendre contact avec ce qui réhumanise.

Il y a une posture clinique particulière à adopter avec cette population en grande précarité: posture du « côte à côte » encore dit  » d’épaule contre épaule » où il est nécessaire de faire exister un engagement personnel au sein d’une pratique professionnelle qui n’est pas celle d’un travailleur social mais qui dans la pratique s’en inspire. Savoir apprivoiser la rue est un travail de permanence, de patience et de présence qui nécessité de passer hebdomadairement et rituellement sur le terrain.

La « parentalité dans la cité »

Un dispositif clinique s’est lentement mis en place au sein des EMPP, où les psychologues jouent leur rôle majeur : la « parentalité dans la cité » ou  parentalité institutionnelle. Son objectif est d’offrir  » l’expérience d’une parentalité calme, liée et liante, contenante, qui « verticalise » et assouplit (…) Une parentalité structurante, intégrative, humanisante. C’est une telle parentalité chez tout parent, tout soignant, toute équipe, toute institution, qui garantit la croissance psychique du bébé en chacun » (Ciccone, 2011). Plus concrètement c’est une observation clinique du travail du travailleur social, une observation participative et implicative de la part du psychologue. Cette observation clinique va permettre d’offrir au travailleur social « un moi en position de tiers, une présence et un regard » qui pourrait se définir comme un holding du holding. Pour rappel chers élèves psychologues en herbe, le holding est le fait de tenir, de contenir. Cette notion théorisée par Winnicott se retrouve dans la relation mère/bébé : la mère qui soutient l’enfant par ses soins, sa protection, ses bercements, etc. a un rôle de pare-excitation, c’est-à-dire qu’elle permet à l’enfant de tempérer des excitations dont l’intensité trop importante dépasserait ses capacités à y faire face. Un holding du holding ou plus simplement porter le porteur (donc le travailleur social) permettra à ce dernier de soutenir et de porter lui même celui qui est entré en errance car personne ne saurait soutenir personne s’il n’est pas lui même soutenu. Pour qu’un holding existe, il faut que se tienne un holding du holding c’est à dire que pour que je puisse porter il faut qu’on me porte. Sans cette fonction d’observation du psychologue, la pratique du travailleur social pourrait se « pervertiser » face à l’horreur et au désespoir rencontrés au quotidien. Episodiquement relégué au second rang par le politique, lâché par un encadrement souvent trop occupé par la comptabilité et la rentabilité que par l’homme, le travailleur social pourrait être tenté de se cramponner à celui qu’il est censé porter (la personne en grande précarité) ce qui déboucherait inéluctablement à une relation sans issue autre que la démission ou la résignation. La parentalité institutionnelle peut donc  colmater cet hospitalisme social, et permettre aux travailleurs sociaux d’avoir un cadre de sécurité leur permettant de faire face à la détresse quotidienne des grands précaires dont ils s’occupent.

Le rôle du psychologue dans la précarité est souvent peu abordé, reléguant cette prise en charge uniquement aux travailleurs sociaux. Le psychologue a pourtant un double rôle à jouer dans ce secteur : aller au devant des personnes dans le besoin que ce soient en institutions ou au contact de la rue pour les grands précaires (SDF) et leur proposer un suivi ou pouvoir les rediriger vers des soins psychiatriques, mais aussi soutenir et offrir un cadre aux travailleurs sociaux eux-mêmes par la création de groupe de paroles, de temps d’équipes, etc.

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