Les mécanismes psycho-sociaux conduisant une partie de la jeunesse française à l’extrémisme religieux et l’adhésion au Jihad

Une crise de la transmission religieuse

symboles-christianisme-islam-judaisme-hindouisme_0_1400_1400L’américain Samuel Huntington dans « The clash of civilizations and the remaking of world order » annonçait en 1996 que le XXI° siècle serait marqué par des guerres non plus idéologiques (monde bipolaire organisé autour du bloc occidental et du bloc communiste), mais d’ordre culturel. Il distinguait neuf civilisations principales parmi lesquelles les civilisations occidentale et islamique dont la confrontation (prophétisée par le professeur et analyste politique d’Harvard) a déjà éclatée (création de DAESH, attentats de Janvier et Novembre 2015, etc.). La nature de cette confrontation qui pose un climat international tendu, et ravive des tensions héritées de la guerre froide notamment, est d’ordre religieux cette fois. Les extrémistes islamistes minoritaires sont actuellement capable de puiser dans une population sensible à leur message en Orient mais aussi en Europe.

Ce choc des civilisations donne naissance à une contradiction pour la population musulmane traditionnelle : transmettre une culture et des traditions religieuses orientales et le refus occidental d’adhérer à des institutions communautaires aux traditions exclusives. Deux manifestations contraires naissent de cette confrontation traditionnelle ; le sectarisme ou l’éclectisme. Le phénomène sectaire d’une minorité extrémiste est tel qu’il peut aller jusqu’à la création d’un état sectaire n’acceptant en son sein que ses semblables et ayant recours à une violence pouvant aller jusqu’au génocide. Les extrêmes ont toujours existé, pourtant, dans ce cas-là, la violence employée, l’adhésion massive et les techniques de recrutement pour le jihad sont inédites et problématiques de par leur efficacité.

Mais qu’est ce que le jihad ?

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« Avant d’être un appel à la lutte contre un ennemi extérieur à l’islam, le jihad – « combat sacré dans la voie de Dieu » – a d’abord été la principale arme conceptuelle utilisée par les docteurs de la loi contre le pouvoir califal à partir du 8e siècle.
La question était alors de savoir qui pouvait prétendre parler au nom de la collectivité des croyants. Après leur accession au pouvoir en 750, les Abbassides considéraient qu’ils étaient les dépositaires exclusifs de la légitimité religieuse. À ce titre, il leur incombait de déclarer la guerre et de définir l’ennemi. 
», Bernard Rougier, Sciences Humaines N°266, 2015.

Assurer la transmission religieuse et traditionnelle/institutionnelle passe par le changement et l’opposition à la génération précédente car continuité n’est pas synonyme d’immuabilité. Si l’on suit ce raisonnement, il n’est pas possible d’assister à une transmission religieuse sans qu’elle se fasse via une crise de la transmission religieuse. Si l’on recentre cette théorie sur les récents événements, de nombreux facteurs que nous allons expliquer ci-après font pencher cette crise vers une dérive sectaire extrêmement violente.

Le paradoxe d’un monde pacifié

La population sur laquelle s’observe le phénomène est la jeunesse française issue de la seconde ou troisième génération d’immigration des pays musulmans. Ces individus subissent des mécanismes sociaux d’exclusion, d’isolement social et de perte identitaire initiés par la prolifération de stéréotypes stigmatisants et la banalisation de la parole raciste par la majorité culturellement chrétienne.

La perte de repères culturels, le sentiment d’inefficacité personnelle au sein de la communauté française, de frustration au sein de la communauté arabo-musulmane et de rejet à cause du climat islamophobe actuel sont les critères qualifiant les individus atteints par recrutement au jihad. Selon l’approche inégalitariste introduite par R. K. Merton, le comportement déviant est un comportement contraire au modèle prescrit et est issu d’un décalage entre les valeurs culturelles légitimes et l’impossibilité de certains groupes sociaux d’y accéder. La déviance est un type de conduite qui place les individus en dehors d’un système social de règles établies, où leur comportement ne parait plus régit par ces normes sociales. Ainsi, le déviant (qui n’est pas conforme) va remettre en cause les évidences sociales. Il oblige la collectivité à se repenser, à réagir ; repenser ses normes sociales, les principes de son organisation.

Ce phénomène de déviance est du plus en plus présent, du fait qu’il existe une complexité croissante de nos sociétés. Il possède un effet de dérèglement social lié au fait qu’il y ait de plus en plus de normes, de règles et d’interdits. Cette multiplicité des règles, des normes fait qu’il y a une perte d’efficacité de ces règles. Et dans l’organisation de nos sociétés occidentales dirigées par ce que Weber nommait « l’autorité légale-rationnelle », ces règles ne cessent jamais d’être créées et additionnées. Il y a donc une rapidité dans le changement, parfois trop importante, qui fait que les individus se sentent perdus. Ils ne comprennent plus l’intérêt des règles qui les canalisent et organisent le lien social ; la loi arrête d’exister pour les protéger mais pour les contraindre, les exclure, les persécuter. Certaines normes peuvent être elles-mêmes en contradiction, à ce moment là il y a une perte de sens qui s’ajoute à la perte identitaire dont souffrait déjà cette population stigmatisée.

Et en parlant de stigmatisation, l’Islam, et plus largement la population musulmane, ne sont pas des ennemis publiquement reconnus par la société française. Cependant le climat de tension (attentats de Janvier 2015, montée du FN aux élections municipales et européennes) génère un environnement où les amalgames peuvent se multiplier, ce qui a pour effet d’isoler davantage cette population. On attend d’eux un certain type de comportement, et cette série d’attentes va elle-même influencer ces individus qui en font l’objet. Cet effet Pygmalion, notion développée par Rosenthal et Jacobson, enferme ces individus dans un cercle vicieux propice au recrutement d’une population de moins en moins intégrée au tissu social et de plus en plus victime d’un sentiment d’exclusion.

6d5540a66bb5c57d05e27b9ea44cdfa6Pour résumer le contexte social propice au phénomène que nous observons (et avant de nous intéresser aux mécanismes psycho-sociaux sous-jacents) nous pouvons dire ceci ; poussés dans leurs retranchements, une partie de la population est à cours de repères identitaires et le monde pacifié leur retire une cause qui les dépasse pour laquelle se battre. Le jihad est une voie qui répond en une fois à toutes leurs problématiques : la perte de sens, la perte de lien et la perte d’identité.

Mécanismes psycho-sociaux sous-jacents au recrutement

Un profil spécifique se dessine chez les jeunes qui partent faire le Jihad. Il s’agit souvent de jeunes issus de banlieues, qui ont un passé de délinquant et ont connu une enfance difficile, avec des parents absents ou maltraitants, des séjours en foyers, etc. Ils ont souvent fait un séjour plus ou moins long en prison. D’abord « désislamisés », ils sont devenus pratiquants et ont fait un voyage initiatique au Moyen-Orient.

Dans son article « Qui sont les djihadistes français », Farhad Khosrokhavar détaille les cinq étapes qui se déroulent dans la transformation d’un individu en djihadiste : une vie en banlieue, un passé de délinquant, une incarcération, un voyage au Moyen-Orient, pour enfin aboutir vers une islamisation radicale. La vie en banlieue génère chez ces jeunes un profond sentiment d’exclusion et d’injustice sociale. Ils se sentent stigmatisés à cause de leur accent, de leur style vestimentaire, de leur langage, de leur posture qui parait menaçante pour les autres. Le sentiment de leur propre indignité se transforme en agressivité.

Puisqu’ils sont stigmatisés, la délinquance leur apparait comme le seul moyen de s’enrichir rapidement et de vivre selon le modèle des classes moyennes. Ils se victimisent en pensant que la société leur a fermé toutes les issues autres que la délinquance pourmaxresdefault parvenir à un niveau de vie convenable. Alors que certains trouvent dans la délinquance un moyen d’externaliser la haine et le sentiment d’injustice, pour d’autres ce n’est pas suffisant. Ceux-là veulent affirmer leur supériorité par rapport aux autres et retrouver la dignité qu’ils estiment avoir perdue. En transformant leur haine en adhésion au Jihad, ils ont l’impression de devenir quelqu’un et de supporter leur mal-être.

Les incarcérations favorisent cette adhésion au Jihad de plusieurs façons. D’une part, elles offrent une raison de rejeter la société à travers les rapports de tension établis avec les gardiens de prison, et les règles, le cadre qui ne leur apparait pas comme légitime. D’autre part, les prisonniers se retrouvent confrontés au mépris de l’islam : les tapis de prière ne sont pas autorisés, les prières collectives du vendredi ne sont pas mises en place, il n’y a pas suffisamment d’imams, etc. Le contexte de tension et de mépris de leur foi rend le recrutement plus facile, d’autant plus que dans la vision de l’islamisme radical, les rôles sont inversés. L’individu a été jugé et emprisonné ? C’est maintenant lui qui va juger et faire appliquer la sentence divine.

muslim militantsLe voyage initiatique consolide la nouvelle identité de « mujihad » (combattant de la foi) que prend l’individu. Il se sent proche de communautés musulmanes dont il ne parle pas la langue, ni ne partage la culture. Il apprend à manier les armes. Progressivement, il devient étranger à sa propre culture et balaie les obstacles moraux. Il apprend la cruauté.

Finalement, l’individu veut que son adhésion au Jihad soit reconnue de tous, notamment à travers les médias qui le mettent en avant et le montrent aux yeux de tous. Il devient ce que Khosrokhavar appelle « un héros négatif », loin de l’anonymat et de l’insignifiance qu’il a connu. Il assied sa supériorité dans le regard de l’autre qui maintenant ne le méprise plus mais le craint.

Il est intéressant de noter cependant que depuis la guerre civile syrienne, les jeunes des banlieues ne sont plus les seuls candidats au Jihad. Certains jeunes de classe moyenne, indépendamment de leur genre ou de leurs croyances, se convertissent à l’islam radical. Alors qu’ils n’ont pas connu la stigmatisation, le sentiment d’indignité ou la prison, leur adhésion au Jihad serait liée à des problèmes de normes et d’autorité. L’autorité s’affaiblit et se disperse de plus en plus, les normes s’assouplissent ; les jeunes ne reconnaissent plus une forme d’autorité distincte. L’islam radical impose des règles et un cadre stricts. L’attrait pour l’islam radical serait ainsi le contrecoup de la faiblesse de l’autorité et des normes dans notre société. Ce ne serait cependant pas la seule explication. Ajouté à cela, les jeunes sont en quête de sens et de justice, notamment en ce qui concerne le conflit en Syrie, qui a fait officiellement plus de 215 000 morts en quatre ans. L’Occident ne permettant pas de régler le conflit, ces jeunes associent au Jihad une dimension humanitaire et partent lutter contre les injustices.

Les organisations extrémistes, islamistes ou non, ont des processus de recrutement particuliers. Jean-François Dortier explique dans son article « Terrorisme : quatre modèles explicatifs » qu’ils ont des « lieux de recrutement, [des] réseaux, [des] stratégies, [des] camps d’entrainement, [des] armements, [des] financements. » Internet est également un outil de propagande et de recrutement important.

Mécanismes de dépendance aux mouvements extrémistes

Il est possible de rapprocher les mécanismes d’adhésion au Jihad de l’endoctrinement sectaire. J-M Abgrall montre le mécanisme de dépendance extrême à un groupe d’appartenance en prenant l’exemple des sectes. Dans un premier temps, c’est l’assuétude. Abgrall compare le phénomène de dépendance à un groupe d’appartenance à la toxicomanie, et cette assuétude correspondrait à l’habitude de consommer un produit, tout en devant augmenter les doses pour provoquer le même effet.

Ensuite viennent l’accoutumance et la dépendance, qui se mettent en place rapidement. L’individu ne peut plus se passer de son nouveau groupe d’appartenance. Cette accoutumance va s’étaler sur un laps de temps suffisamment long pour qu’elle soit progressive ; les enseignements ne vont pas être inculqués trop brutalement, afin d’éviter le phénomène de rejet.

secteLa soumission est ensuite introduite. D’abord on détruit progressivement les systèmes de pensée, les valeurs et références habituelles du sujet, puis on lui apprend une doctrine, une croyance nouvelle. La personne va être éloignée de son environnement antérieur, notamment familial, amical. On dit à cette personne que tout ce qu’elle a appris jusqu’à maintenant n’était qu’un mensonge, et qu’ici, elle va connaitre la vérité. Le vide que crée ce désapprentissage de normes, de valeurs, de croyances va demander à être rempli à nouveau, ce qui rend plus aisée l’assimilation de nouveaux contenus. A ce stade là, l’individu est déjà dépendant à son nouveau groupe d’appartenance.

La dépendance installée doit être consolidée.

Le sujet devient dépendant de son nouveau groupe d’appartenance à tous les niveaux : idéologique, intellectuel, sociologique, mais également matériel et financier. La complicité, la croyance commune qu’il partage avec son nouveau groupe l’éloigne encore davantage de la société.

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Enfin, il y a une augmentation progressive des contraintes et de la soumission. Le sujet est soumis psychologiquement et physiquement à des obligations, à un cadre strict. Il n’a plus de libre-arbitre, même s’il ne s’en rend pas compte. Il est totalement asservi à son nouveau groupe d’appartenance. Les individus ciblés sont souvent fragiles psychologiquement : ils ont une faible estime d’eux-mêmes, sont dépressifs ou ont fait face à des événements difficiles dans leur vie.

Le même type de mécanismes peut être utilisé pour amener de jeunes adultes à adhérer au Jihad. Les individus sont ciblés, puis contactés, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en face-à-face. Il suffit ensuite d’agir sur les bons leviers. Que ce soit le sentiment d’indignité, d’injustice, ou la quête de sens, ils sont vulnérables et offrent des portes d’entrée à l’extrémisme. Progressivement, ils sont éloignés de leur famille et partent au Moyen-Orient, d’abord pour se former, puis pour combattre au nom de l’islam radical.

Ces mécanismes se sont montrés efficaces dans l’adhésion à des mouvements pseudo-religieux comme les sectes, mais également idéologiques comme l’islam radical ou même le nazisme, dont le mouvement des Jeunesses Hitlériennes semble être un bon exemple.

Idée de l’ennemi renforcée par les mesures gouvernementales

Nous pouvons constater que ce phénomène tend à se développer, notamment à la suite de
certaines mesures gouvernementales. Le 13 novembre 2014, une loi a été promulguée concernant le renforcement de mesures relatives à la lutte contre le terrorisme. Un décret, publié le 14 janvier 2015, prévoit notamment l’interdiction de quitter le territoire pour les individus suspectés d’envisager de participer à des activités terroristes (confiscation temporaire des papiers d’identité). Ces mesures répressives peuvent être assimilées à une restriction de la liberté fondamentale d’aller et venir, et renforcer l’idée de l’ennemi chez les partisans du Jihad.2012-10-10-121012_delucq_compensation_pt

Didier Anzieu, dans son ouvrage « Le groupe et l’inconscient », évoque la notion d’illusion groupale, cette impression de supériorité partagée par le groupe d’appartenance. Cette illusion groupale peut être exploitée, et alors, toute tentative de dissuasion de la part du groupe ennemi ne ferait que renforcer le discours des exploiteurs. Un groupe de jeunes djihadistes, percevant déjà la société comme l’ennemi principal, ne serait pas effrayé par des mesures gouvernementales. Au contraire, et comme l’a montré Tajfel dans « Differentiation between social groups. Studies in the social psychology of intergroup relations », le gouvernement renforcerait son image d’ennemi puisqu’une compétition entre deux groupes aurait tendance à renforcer les stéréotypes négatifs à l’égard du groupe opposé et à renforcer les jugements positifs à l’égard du groupe d’appartenance.

Co-écrit par Vincent Lucenet


Bibliographie

Livres :

  • Abgrall, J.-M. (2002). La mécanique des sectes (2è éd.). Paris : Payot.
  • Anzieu, D. (1999). Le groupe et l’inconscient (3è éd.). Paris : Dunod.
  • Huntington, S. (1996). The clash of civilizations and the remaking of world order. New-York : Simon & Schuster.
  • Jacobson, E., Rosenthal, R. (1971). Pygmalion à l’école. L’attente du maître et le développement intellectuel des élèves. Paris : Casterman.
  • Merton, R. K. (1997). Eléments de théorie et de méthode sociologique. Paris : Armand Colin.
  • Tajfel, H. (1978). Differentiation between social groups. Studies in the social psychlogy of intergroup relations. London : Academic Press.
  • Weber, M. (1992). Economie et société. Paris : Plon.

Articles :

  • Dortier, J.-F. (2015). Terrorisme : quatre modèles explicatifs. Sciences humaines (268), 14-15.
  • Hervieu-Léger, D. (2002). La transmission des identités religieuses. (Hors-série n°36).
  • Khosrokhavar, F. (2015). Qui sont les djihadistes français ? (268), 8-13.
  • Rougier, B. (2015). Qu’est ce que le jihad ? (266).
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