Pervers narcissique, anti-couple et perversion du lien

<< Les Détraqueurs se nourrissent de la joie humaine, et provoquent par la même occasion du désespoir et de la tristesse sur quiconque se trouve à proximité. Ils sont aussi capables d’aspirer l’âme d’une personne, laissant leur victime dans un état végétatif irréversible. >>

            A travers la description des détraqueurs (créature fictive de la très fameuse saga Harry Potter), j’ai souhaité vous donner une métaphore de certains comportements humains, semblables à ceux de ces monstres sans âmes. Des attitudes, des perversions du lien que l’on retrouve chez des individus destructeurs communément appelés Pervers Narcissiques. L’on présente souvent ces derniers comme les criminels et de nombreux témoignages de victimes attestent des effets néfastes d’années, de vies passées à leurs côtés. Ce sont pourtant souvent eux aussi des victimes d’abus infantiles dont le paradigme est l’inceste. Nous préciserons ces théories dans une partie où nous essaierons d’appréhender l’intrication abusivo-perverse et les conséquences psycho-pathologiques tardives de ces abus.

            Les victimes des pervers narcissiques ont été ignorées pendant longtemps; elles-mêmes inconscientes de l’étrangeté de leurs situations et de la puissance des stratégies destructrices de ces êtres redoutables. Jusqu’à ce que Racamier en 1992 aborde concrètement cette notion dans son œuvre. Dans le Génie des Origines, le psychiatre et psychanalyste traite de l’agonie psychique, du déni psychotique et de la perversion narcissique. Il relie le point de vue de Freud sur la sexualité et le narcissisme. Plus tard en 1995, il écrit L’inceste et l’Incestuel dévoilant les dessous de la fabrique de ces individus abusés, dont la relation perverse précoce avec leur parent les a évidés de tout affects. En 1998, M-F. Hirigoyen dans Le harcèlement moral soutiendra ces thèses à travers les réalités destructrices des manipulations et des persécutions psychologiques.

            Depuis quelques années de nombreux récits paraissent, dévoilant au grand jour ce type de harcèlement moral aux impacts mortifères. Les Médias usent de ce qu’ils jugent comme étant « un fait de société »; on voit donc se développer un véritable marché de la souffrance au réel coût social et économique. Ainsi, des livres de vulgarisation paraissent, des pseudos « modes d’emploi » pour se sortir de l’emprise de pervers. Chaque année, des dizaines de magasines s’emparent du sujet et ont l’ambition de dispenser conseils, grilles d’évaluation en tout genre mais, aussi récits divers. Malgré l’ambivalence que l’on peut avoir vis-à-vis de ces pratiques , ces parutions ont quand même permis la prise en compte des victimes, en levant le voile sur ce phénomène trop longtemps méconnu et énigmatique. Bien que l’onde les traumatismes endurés ne puisse être traitée sans réelle aide thérapeutique.

Ainsi, l’on se demande comment ces individus ont pu en arriver là ? Que retirent-ils de ces relations hormis la destruction ? Et comment, nous, personnalités « normo-névrotiques » pouvons-nous coexister aux côtés de ces personnalités perverses ?

Dans cette introduction comme dans le reste de l’article, je tiens à me distancier d’une vision uniquement accusatrice de l’agresseur et de ses agissements, par la reconnaissance clinique des enchaînements transgénérationnels d’abus et de leurs impacts.

Il est intéressant de revenir sur l’étymologie latine du mot « Pervers ». Apparu au XIIième siècle « Pervitas » désigne le goût pour le mal de celui qui cherche à nuire à autrui en accomplissant des actes agressifs, immoraux, malveillants. En effet, c’est dans la relation à l’autre que s’exerce et se révèle la perversion. Le couple est donc le lieu privilégié de l’étude de cette pathologie du lien dont la dynamique sous-tend à la fois un attachement fort et une cruauté sans pareille:

« Préserver son identité. Contre quoi ? Contre l’humiliation (…) Seuls ceux qui sont assez forts pour avoir confiance laisseront entrer les autres, permettront l’intimité. Mais si l’on a des raisons de ne pas se sentir solide (si par exemple on a été régulièrement humilié dans les premièreS années de la vie), on sera sur ses gardes, on aura peur de ce que les autres pourraient trouver et de la manière dont ils pourraient utiliser ce qu’ils trouvent si jamais on les laissait entrer. Alors on s’enferme par un processus qui vous déshumanise. Ensuite, pour être doublement en sécurité, on déshumanise autrui. Les autres deviennent des fétiches. » (Stoller, 1975)

Cette violence, cette destruction volontaire de l’autre dans laquelle est soutirée un certain plaisir s’explique par l’impossibilité de se construire une représentation de l’autre, dans un refus de toute altérité : « Les mauvais traitements infligés, le sadisme et le meurtre d’autrui sont à l’évidence les preuves qu’ils n’ont pas pu se construire de représentation de l’autre et qu’ils externalisent leurs conflits sur lui, en lui déniant toute altérité » (Racamier)

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Les couples à relation perverse

Il n’est pas dans mon intérêt de décrire en détail les contours de la relation de couple perverse. Cependant certains traits communs ont été relevés au cours de nombreuses thérapies de couples et il me semble intéressant de vous en révéler quelques-uns.

Ainsi, on retrouve chez ces patients une aversion générale pour tout ce qui est de l’ordre de la différence ou de la limite. Le pervers entretient un véritable mépris pour la loi, les règlements, les coutumes et les rituels. De cette aversion née son plaisir comme une érotisation de la transgression : la loi existe pour qu’il ait le plaisir de la bafouer. Cette dynamique participe à l’entretien d’une tension intersubjective perverse, indispensable au maintien du couple et qui serait l’équivalent du lien amoureux chez des normopathes. C’est souvent la stimulation de cette tension sadomasochiste qui motive la démarche de consultation de ces couples (dont le terrain privilégié évoqué est le problème sexuel): l’exhibitionnisme mégalomaniaque de la mésentente de leur couple et de la souffrance du partenaire ; rendre témoin le thérapeute du langage pervers destructeur à l’encontre du partenaire ; déstabiliser le thérapeute par les dissonances et les paradoxes difficilement interprétables. De nombreuses techniques sont aussi communément utilisées pour casser la personnalité et la résistance de l’interlocuteur, comme l’attirance/répulsion.

Le but premier étant de déranger afin de dominer l’autre. En effet, les stratagèmes et manipulations du pervers narcissique s’appuient sur l’inversion, nourrissant la mésentente : « Les mots sont détournés de leur signification de la même façon que dans la perversion les choses sont détournées du but qui leur est propre. »(Chasseguet- Smirguel, 1984)

De même, l’élaboration du choix d’objet de la relation perverse se fait à partir de l’établissement d’un contrat transgression, à l’origine de la tension intersubjective perverse. Les bénéfices doivent être nombreux : la transgression des lois culturelles, biologiques ou ethniques. Ainsi, on observe souvent des couples transculturels, car leur constellation facilite la mise en place des mécanismes pervers à travers le jeu avec la loi, la prise de pouvoir sur l’autre et l’isolement. Mais aussi des couples dont les sphères professionnelles sont différentes (un patron épousant sa secrétaire par exemple). On comprend alors combien l’argent occupe une place centrale dans toute relation perverse: outil de séduction, de chantage ou de dénigrement de l’autre. Pour chacun des deux membres du couple, il peut exister tout d’abord (au-delà de l’emprise), une part de calcul et d’opportunisme, de bénéfice secondaire.

Les interactions perverses

Le pervers narcissique présente une anesthésie corporelle et affective qui fait que son prochain, son conjoint, est assimilable à un objet-chose. La distance est non seulement affective mais aussi cognitive au travers d’un raisonnement aberrant mettant en doute l’existence de l’autre. La peur, canal de communication privilégié est un des aboutissements de l’anesthésie. En effet, le pervers est hyposensible et ses affects intenses sont alors érotisés. D’après Maurice Hurni et Giovanna Stoll dans La Haine de l’Amour, la relation est une occasion pour le pervers d’expulser son sentiment intérieur de dévalorisation narcissique dans le psychisme de son partenaire qu’il va mépriser. Cette opération lui permet aussi de vivre pleinement son versant mégalomaniaque.

Ainsi, la peur et le mépris sont deux versant d’une violence intrinsèque à ces types de relations. Il est fondamental pour le clinicien d’arriver à la repérer et non la minimiser ou la banaliser sous peine d’établir une véritable complicité avec ces couples.

 

Conséquences de l’abus et de la séduction narcissique

La dynamique perverse est une reproduction compulsive d’un schéma d’abus qui s’est établit entre l’agresseur et ses parents. L’emprise et la maltraitance du conjoint prouvent que la relation perverse se perpétue par introjection de l’agresseur. C’est dans l’abus que se scelle le traumatisme infantile. Lorsque l’enfant réalise que le parent dont il dépend, de manière vitale, ne l’aime pas, mais souhaite simplement l’utiliser, l’avilir et le détruire. Cette destruction de l’enfant passe par la vision de la mort plus dévastatrice que le fait sexuel, car elle inclue la soumission par la peur. En effet, l’enfant va alors introjecter l’agresseur, si bien que celui-ci devient intrapsychique et ne disparaîtra jamais. On assiste alors à l’anéantissement de son appareil psychique. Ferenczi décrit ces mécanismes :

« Mais cette peur quand elle atteint son point culminant, les oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en se soumettant complètement et à s’identifier totalement à l’agresseur. Par identification, disons introjection de l’agresseur, celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure et devient intrapsychique… »

Certaines fois, ces perversions familiales impliquent des parents avec des pathologies psychiatriques : schizophrénie, mère mélancolique, troubles addictifs mettant en danger la vie de l’enfant… Dans ces cas-là, les psychoses sont au service de la perversion.

Ces abus peuvent être sexuels mais aussi narcissiques (abus psychique, manipulation affective…),  dans lesquels les enfants sont victimes, de violence, de maltraitance en tout genre et d’humiliation qui visent préférentiellement leur identité sexuelle. Ainsi, le parent brime l’enfant quoi qu’il fasse, lui faisant comprendre qu’il ne sera jamais reconnu dans son existence propre, dans un rejet total de ce dernier ( on peut l’observer chez des enfants dont l’existence est vouée à la mémoire de défunts, ou encore à travers la fétichisation de l’enfant). Ainsi, ils se grandissent et se développent en ne reconnaissant jamais la gravité des crimes dont ils ont été victimes, amoindrissant les faits.  D’autres patients vont jusqu’à se sentir coupables et responsables des traumatismes endurés cherchant à tout prix l’absolution de leurs parents, qui eux perpétuent leurs jeux pervers.

Il est évident que la prise en charge thérapeutique de la pathologie perverse s’avère particulièrement délicate. Notamment, par l’opposition totale des logiques du thérapeute et du patient. L’alliance thérapeutique, base de la prise en charge, ne peut être établie car totalement exclue par ce dernier. En effet, le thérapeute est perçu comme un ennemi. Sa capacité de réflexion, en plus d’être un affront est pressentie comme une menace pour celui qui a horreur du psychisme et de réfléchir sur lui même. D’autant plus que le  culte du mensonge est une caractéristique de la personnalité du pervers. Ce qui en plus de fausser totalement l’anamnèse, ne prête à aucune confrontation à la réalité.

Ainsi, la patient dévoilera dans les premiers temps un comportement pseudo-adapté à la situation dans le but de dissimuler son fonctionnement et ses réelles intentions. Les bénéfices qu’il pourrait soutirer dans les séances, ne sont rien par rapport à l’effort fournit pour se cacher derrière une façade « névrotique ». Le déni du savoir du clinicien alimente sa perversion car il éprouve de la jouissance à rabaisser ainsi l’analyste. L’asymétrie entre les deux individus et les demandes paradoxales peuvent conduire à des confrontations épineuses, voir funeste pour le thérapeute qui recevrait les attaques directes du patient.L’établissement d’un cadre nécessitera du temps et une adaptation à l’amplitude des attaques. Une ouverture indispensable au clinicien pour faire cesser les manoeuvres auto ou hétéro- destructrices.

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