La prise en charge des traumatismes au quotidien: une rencontre avec Marie Bouchard

Dans le cadre du mois sur la victimologie, nous avons choisi d’interviewer Marie Bouchard, diplômée depuis 2011 de l’Ecole de Psychologues Praticiens de Paris et psychologue en libéral dans le 6ème arrondissement de Lyon.

Pouvez-vous nous présenter un petit peu plus votre parcours ?

« Lors de ma cinquième année, j’étais en stage à l’hôpital Trousseau à Paris et je travaillais notamment sur des questions de périnatalité, de deuil lors de décès du bébé à l’accouchement ou intra-utérin. J’ai ensuite fait un certificat de victimologie à Montréal au Canada avant de me former en E.M.D.R. et au débriefing psychologique. Depuis, j’ai ouvert mon cabinet en libéral à Lyon et je suis pompier volontaire, d’astreinte environ une semaine par mois.»

A l’occasion de notre mois thématique, nous nous intéressons à la prise en charge des traumas : quels sont les champs d’applications de l’E.M.D.R ?

« Beaucoup de problématiques peuvent être traitées grâce à cette thérapie : tout d’abord les syndromes de stress post traumatiques mais également toutes les expériences potentiellement traumatiques. Je pense également aux phobies ou aux troubles de l’attachement. Aussi, on peut utiliser l’EMDR pour un travail sur l’estime de soi. La Haute Autorité de Santé reconnaît l’E.M.D.R. pour la prise en charge des Etat de Stress Post Traumatique, de même que L’Organisation Mondiale de la Santé.»

« Cela fait sens. Le corps est équipé, physiologiquement, pour la survie ; pour vivre, nous nous adaptons à nous différents environnements physiques. Pourquoi en irait-il autrement de l’esprit ? Il doit lui aussi être équipé pour fournir des réponses adaptées, qui augmentent nos chances de survie. A n’en pas douter, le fait de ressentir de la tristesse pour la mort de quelqu’un était plus adapté que de se sentir (indûment) responsable de sa mort. Mais avant l’ouverture, grâce à l’EMDR, du souvenir du tir, qui était resté jusque-là emmagasiné dans son système nerveux, Eric ne pouvait pas accéder à cette notion plus appropriée, plus adaptée, elle aussi stockée dans le système nerveux. »

Francine Shapiro & Margot Silk Forrest dans Des yeux pour guérir

Pourquoi avez-vous choisi de vous y former ?

« Quand on monte un cabinet en libéral, c’est bien de pouvoir se démarquer d’autres psychologues. Pour vous donner un chiffre concret, il y a environ 80 psychologues travaillant en libéral dans le 6ème arrondissement de Lyon. L’E.M.D.R. est clairement utile pour certains patients, même si ça brasse beaucoup.»

Justement, comment présentez-vous l’E.M.D.R. à vos patients ?

« Il y a différents cas de figures : certains patients ont entendu parler de la thérapie E.M.D.R. par leur propre réseau et viennent me consulter spécifiquement pour être pris en charge avec de l’E.M.D.R. D’autres patients me sont adressés par leur médecin traitant. En effet, lorsqu’il nous arrive quelque chose de grave, on s’adresse souvent à son médecin en premier lieu. Ensuite, le médecin propose une prise en charge psychothérapeutique couplée à de l’EMDR si nécessaire. J’utilise l’E.M.D.R avec quasiment tous mes patients, pas forcément à toutes les séances mais parfois je sens qu’une séance pourrait suffire à remettre en route le processus.

Il arrive qu’une personne me consulte sans connaître l’E.M.D.R. mais que j’estime que cette technique pourrait lui être bénéfique. Je préviens toujours mes patients que ça brasse, que cela peut être un petit peu violent. L’E.M.D.R, c’est une grosse pilule à avaler, c’est pas forcément très doux, souvent ce n’est pas agréable, mais après ça va mieux. »

« On ne peut se soustraire à l’histoire, malgré les souffrances déchirantes qu’elle apporte ; et si on y fait face avec courage, on n’aura pas à la revivre. »

Maya Angelou, poétesse américaine

Combien de temps dure une prise en charge E.M.D.R. ?

« Il n’y a pas de normes puisque l’E.M.D.R. est un outil pouvant être intégré à d’autres thérapies. Parfois, pour un trauma unique, une dizaine de séance pourra suffire alors que d’autres patients auront besoin d’une prise en charge au long court s’étalant sur plusieurs années.

Pour les séances d’EMDR, je prévois toujours une heure trente, afin de garder quinze minutes de battement si besoin, pour demander au patient comment il se sent, de prendre le temps de refaire un « lieu-sûr » avec lui, de lui demander simplement ce qu’il a prévu de faire le soir même, le lendemain. Dans cette même optique, je ne pratique pas l’E.M.D.R. sur le temps de midi. »

Pouvez-vous nous parler de la construction du « lieu-sûr » ?

« Il faut savoir que ce protocole n’est pas une spécificité de l’EMDR, c’est une technique d’auto-apaisement. Si j’allais parler du lieu-sûr à un sophrologue, il comprendrait ce que c’est en l’appelant différemment. Le patient se rend compte qu’il a des ressources en lui et je lui demande d’utiliser cette technique aussi souvent que possible. Le lieu-sûr, c’est mettre un pied dans l’imaginaire en gardant un pied dans le présent. »

En tant que thérapeute, comment trouver le juste positionnement pour accompagner le patient dans la création de son lieu-sûr ?

« Quand on est thérapeute, on se laisse aller, on donne beaucoup mais on compose avec sa propre personnalité. Les patients me disent où ils en sont et c’est important pour moi de le savoir afin de les réorienter. Prenons un exemple : une personne ayant été victime d’un accident de voiture qui construirait un lieu-sûr au bord d’une autoroute : ce n’est pas adapté pour un lieu-sûr. Je dois savoir globalement dans quel lieu la personne s’ancre pour la guider vers la construction d’un endroit fictif plus sécurisant pour lui et pour pouvoir l’accompagner dans ce processus. C’est grâce au partage entre patient et thérapeute que l’on peut s’ancrer dans la réalité.

« L’EMDR n’est pas un tout en soi. C’est une psychothérapie qui s’inscrit dans le cadre général de la relation thérapeutique. Les mouvements oculaires sont certes un outil merveilleux. Mais vouloir résumer la thérapie EMDR à ça – même si dans quelques cas d’espèce de traumatismes simples, ça marche – est une aberration. »

Jacques Roques

Quelles sont les différentes techniques de l’E.M.D.R. ?

« Il existe les mouvements oculaires avec un faisceau lumineux ou en suivant un bâtonnet, les sondes auditives et la machine que le patient attrape par les deux mains et qui vibre alternativement à droite et à gauche. Tout se base sur une relation thérapeutique de confiance. Je demande à mes patients d’être honnête et de me dire s’ils ne le sentent pas. Il arrive que les patients disent que ca va quand on commence puis qu’au fil du temps, ils veuillent arrêter. Quand le fait d’aborder le traumatisme est trop lourd, quand il y a quelque chose de trop perturbant, on prend le temps d’y aller progressivement, en prenant par exemple un élément du présent un peu perturbant mais pas envahissant. »

Comment faire quand l’E.M.D.R brasse trop ou lorsque c’est trop violent pour le patient de revenir sur le trauma ?

« Certains protocoles d’E.M.D.R. guident des prises en charge avec des patients très dissociés après un accident : Il y a par exemple le protocole C.I.P.O.S. qui consiste à revenir sur l’événement pendant 1 à 7 secondes. Justement avec un patient, j’ai pu comparer deux techniques : nous avons débuté une prise en charge E.M.D.R. mais c’était trop violent pour cette personne. Je me suis adaptée et j’ai continué en utilisant le débriefing psychologique qui consiste à remettre du sens sur ce qui s’est passé, à remettre des pensées, émotions sur ce que la personne a ressenti à tel ou tel moment de l’action. »

Afficher l'image d'origine

Auriez-vous un conseil à donner aux étudiants en psychologie ?

« L’école ouvre sur tellement de pratiques : il faut piocher dans chaque, c’est bien ça qui est enrichissant.

Certes il est important d’avoir son référentiel, cependant il y a beaucoup de choses qui se recoupent. Rien n’empêche de s’ouvrir à d’autres pratiques puisqu’avec les patients, tout ne marche pas avec tout le monde. »

Un grand merci à Marie Bouchard d’avoir pris le temps de nous parler de sa pratique.

Pour ceux qui veulent aller plus loin, bonne lecture!

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s