Traumatismes : comment les gérer et les prévenir ?

Nous avons eu la chance d’assister ce 14/12/2016  à une conférence très intéressante sur les traumatismes, avec comme intervenante Béatrice CHEREAU, professeure à l’EPP Paris. Pour ceux n’ayant pas pu y a assister, voici votre séance de rattrapage !


Avec sa thèse sur le suicide en milieu carcéral, son métier de psychanalyste et sa formation en victimologie, Mme Chereau pu nous livrer une conférence très pointue sur ce thème du traumatisme, qui est malheureusement d’actualité. Elle a été confronté à des gens brisés qui ont été victimes de traumatismes plus ou moins violents.

Si vous ne savez pas ce qu’est la victimologie, c’est ici qu’on se rattrape ! Pour résumer c’est un métier qui nous vient des États-Unis, et qui a pour but de prendre en charge, comme son nom l’indique, des personnes ayant été victimes de traumatismes, notamment d’abus sexuels, chez les adultes comme chez les enfants. C’est donc la branche de la criminologie qui est consacrée aux victimes.

Les domaines d’action sont très variés allant de la prévention à la sensibilisation du métier, des prises en charge possibles et des conséquences des actes de l’auteur sur la victime (stress, traumatisme, etc.). Dans ce métier on accompagne aussi la victime dans toutes les démarches judiciaires afin qu’elle ne se retrouve pas seule. En effet, les victimes sont généralement dans l’impossibilité physique ou psychique de mener les démarches d’elles-mêmes.

Faisons un petit peu d’histoire : à l’origine, la victimologie s’est développée aux États-Unis avant la deuxième guerre mondiale, mais elle a vraiment pris son essor après cette guerre en raison du grand nombre de victimes qu’elle a laissé derrière elle. Les champs d’action vont rapidement se préciser :

  • Une partie pénale sera étroitement liée à la criminologie, c’est-à-dire aux auteurs des actes infligés à la victime (notons qu’on ne peut plus les appeler « agresseurs » mais seulement « auteurs » désormais).

  • Une partie générale va s’occuper exclusivement des victimes, que ce soit d’accidents, de catastrophes naturelles ou autres.

  • Une troisième approche va s’intéresser aux victimes de violations des droits de la personne, où le responsable ne sera plus un individu ou un groupe d’individus mais un groupe humain ou un État. Cette sous-partie de la victimologie va donc s’occuper des victimes de génocides, de tortures, d’esclavages, etc.

C’est seulement à partir des années 1980 que la victimologie prend un nouveau tournant. Effectivement, on avait auparavant tendance à étudier les victimes et à en dresser des types comportementaux afin d’éviter que d’autres les reproduisent. Plus schématiquement nous pourrions dire qu’on allait jusqu’à reprocher aux victimes leurs conduites à risque. C’est sous l’impulsion des mouvements en faveur des victimes, portés notamment par les mouvements féministes, que l’on va peu à peu commencer à offrir un appui aux victimes, des dédommagements nécessaires pour alléger ses souffrances, etc. À ce jour, la victimologie se concentre essentiellement sur les victimes de violation des droits de la personne, en y intégrant les victimes d’actes criminels.

  La victimologie est en relation principalement avec trois domaines d’intervention différents :

  • Le champ judiciaire : sur ordonnance du magistrat, les victimologues mènent des enquêtes auprès des victimes traumatiques. En tant qu’experts, leur parole est entendue et prise en compte dans le jugement car ils sont capables de faire des anamnèses détaillées et de déterminer comment la victime en est arrivée à cette situation là : c’est l’évaluation traumatique.

  • L’étude sociologique : ici on ne va faire que rassembler des données et des informations pour mener des enquêtes statistiques ou analyser des situations et des corrélations entre certains événements traumatiques.

  • La psychotraumatologie : on s’intéresse aux troubles psychiques dus à des événements traumatiques (abus sexuels, violences, agressions, accidents, maltraitances, actes de guerre, de terrorisme, catastrophes naturelles, maladies graves …) et à leur traitement psychologique.

 

Après nous avoir un peu expliqué les rouages du métier, Mme CHEREAU en est venu à nous parler des traumatismes en tant que tel, et en a distingué deux groupes :

  • D’une part, nous avons les traumatismes collectifs, comme les guerres, les attaques terroristes, les catastrophes naturelles, les accidents de la route de grande envergure …

  • Et d’autre part, nous avons les traumatismes individuels, comme les violences sexuelles, les problèmes familiaux avec l’aliénation parentale ou la manipulation dans les divorces, les accidents quotidiens …

Les victimes d’abus sexuels qu’elle est souvent amenée à rencontrer dans la pratique de son métier, passent par une phase d’adaptation. Ce syndrome va pousser les victimes à ne parler des abus sexuels qu’ils ont subi qu’après des années voir de décennies plus tard pour certains. Ce syndrome ce retrouve très souvent chez les victimes ayant été abusées sexuellement étant enfant. L’ouvrage Confusion de la langue entre les adultes et l’enfant de Sandor FERENCZI permet de mieux comprendre ce processus. L’auteur y explique que les pédophiles, pour la plupart, voient les jeux et les comportements des enfants comme des désirs sexuels prématurés : là où les adultes voient le sexe, les enfants ne font que voir de la tendresse car ils ne parlent pas la même « langue ». Il y a donc une incompréhension totale qui aura des répercussions traumatiques extrêmement lourdes. Bien qu’inconscients, les traumatismes de ces abus sexuels se retrouveront naturellement dans les cauchemars et auront tendance à poursuivre la victime jusqu’à ce qu’on lui vienne en aide. Il évoque la « répétition », dans les souvenirs, du traumatisme qu’a vécu l’individu.

Selon une enquête de l’association de Mémoire Traumatique et Victimologie (MTV),  près d’une femme sur cinq et un homme sur quatorze déclarent avoir déjà subi des violences sexuelles. Dans 81% des cas, les victimes sont des mineurs (étude nationale réalisée de mars à septembre 2014 sur 1214 victimes de violences sexuelles âgées de 15 à 72 ans).

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La conférences s’est poursuivi sur les mécanismes du trauma. Le trauma peut être définit comme « la confrontation à un événement grave qui aura un impact sur l’état physique et / ou psychologique de la victime ». C’est effectivement l’effroi de se retrouver face à la réalité de la mort qui va donner une dimension si importante et si grave au trauma, par rapport aux autres troubles anxieux. FREUD écrira à ce sujet dans un article portant sur les traumatismes que « ce qui provoque le trauma, c’est le fait de se confronter à sa propre mort et de devoir l’accepter ».

Certains auteurs tels que J. LAPLANCHE ont repris cette définition en  y ajoutant que le trauma retient un afflux d’excitation, et qu’il correspond donc à la capacité de maintenir un débordement émotionnel dans le psychisme. Louis CROCQ ajouta également que dans le traumatisme, la rencontre avec la mort va opérer un bouleversement entre l’individu et son rapport au monde. C’est en se spécialisant dans les névroses de guerre et en côtoyant d’anciens combattants que L. Crocq a pu observer ces changements comportementaux  d’avant/ après chez les traumatisés de guerre.

Dans l’histoire, déjà en Grèce Antique, divers symptômes avaient déjà été constatés suite à des événements traumatiques, notamment suite aux guerres qui étaient monnaie courante. C’est ainsi que dans un récit antique, un soldat ayant vu son ami mourir violemment dans une bataille, fut atteint de cécité et perdit la vue. C’est seulement avec les médecins de guerre au XVIIIème siècle qu’on commence à évoquer en tant que tel les traumas, avec l’observation de lésions psychologiques et somatiques. Des chercheurs ont observé les passagers d’un train qui avait déraillé, beaucoup présentaient des phobies (souvent en rapport avec le train), ou faisaient des cauchemars récurrents vis-à-vis de la scène ce qui les empêchaient de dormir. L’effroi désorganisait leur psychisme et entraînait des perturbations sur leur système nerveux.
Les études sur l’hystérie quelques années plus tard vont apporter la notion de troubles dissociatifs, qui vont être repris dans la victimologie. C’est en effet un symptôme courant pour les grands traumatisés. Pierre JEANNET va d’ailleurs jouer un rôle important dans la conceptualisation de ces troubles avec l’idée que ces symptômes seraient dus aux événements traumatiques. Si cela nous paraît évident aujourd’hui, il faut se remettre dans le contexte de l’époque où l’on commençait tout juste à faire le lien entre psychologie et physiologie. La première guerre mondiale va faire éclater les névroses de guerre et les grands traumatismes liés aux conflits. Les grands traumatisés vont se multiplier et des centres pour les accueillir vont commencer à ouvrir leurs portes.

C’est principalement FREUD, avec ses théories sur la séduction, qui va sensibiliser le monde sur les traumatismes. Il développa en effet la théorie de l’après-coup, autrement dit une sorte de remaniement par le psychisme d’événements passés, pouvant entrainer des symptômes pathologiques.

Mme CHEREAU poursuivi en évoquant les états de stress post-traumatiques. Ils sont définis comme des réactions psychologiques à la suite d’une situation durant laquelle l’intégrité physique et / ou psychologique de la victime et / ou de son entourage a été menacée. Le patient se retrouve débordé et ne parvient plus à s’adapter. Il en résulte donc certains comportements : sur le moment la réaction immédiate est une peur intense, un sentiment d’impuissance ou d’horreur, mais sur le long terme les comportements pourront être plus divers. Par exemple, les enfants ayant subi des abus sexuels pourront avoir tendance à passer par le corporel et parfois à l’exhibitionnisme pour lancer des appels au secours. Les symptômes d’ESPT (état de stress post-traumatique) ou PTSD (Post traumatic stress disorders) sont nombreux et comprennent des dysfonctionnements physiques, émotionnels, cognitifs, comportementaux ou de la personnalité, qui peuvent apparaître juste après le trauma, mais aussi après plusieurs mois, voir plusieurs années.

Mme Chereau aborda ensuite le concept de résilience. Dans l’approche psychanalytique et psychiatrique, on le définit comme la « capacité pour un individu à faire face à une situation génératrice de stress, et à résister à un événement traumatique susceptible de provoquer une rupture dans son cadre de vie ». Ce processus a été introduit par Boris CYRULNILK, quand les névroses et leurs théories ont commencé à fleurir un peu partout dans le monde, bien que FREUD l’avait déjà évoqué dans ses recherches sur la sublimation des pulsions, ainsi que WINNICOTT avec sa théorie des objets transitionnels. Ces auteurs sont tous d’accord sur le fait qu’il faut s’auto-analyser pour évaluer sa capacité à s’adapter, et se concentrer sur ses pulsions de vie pour tenir le coup. C’est un travail sur soi très difficile car il faut parvenir à changer ses rapports à la mort.
Cependant, il ne faut pas non plus que cette résilience soit poussée à l’extrême. Il arrive en effet que certaines personnes fassent comme si de rien n’était après un événement traumatique, et reprennent une vie tout à fait normale, en s’adaptant abusivement. Hélène DEUTSCH parlera de personnalités « as if » pour désigner ces individus montrant une normalité de façade (voire une hypernormalité), contrastant avec une certaine pauvreté de vie émotionnelle. Elle reprit cette idée de WINNICOTT avec ses « faux self » qui permettent un meilleur contrôle de la menace dépressive grâce à un mécanisme de défense par intellectualisation : ils vont faire appel à des compromis étayés sur le groupe, et montrer une grande soumission et une grande imitation. Cette suradaptation va entraîner des symptômes post-traumatiques importants, souvent des années plus tard, sans que le sujet ne comprenne pourquoi, étant dans l’impossibilité de lier son état à l’évènement traumatique vécu puisqu’il n’avait pas été affecté sur le coup par le trauma.

 

 

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De nombreuses thérapies type EMDR ou ICV permettent aujourd’hui de traiter les traumas. Mme Chereau développa notamment sur les Intégrations du Cycle de Vie (ICV ou « Lifespan Integration » en anglais). Cette thérapie, développée par Peggy Pace aux États-Unis, s’intéresse à la mémoire du trauma pour la libérer de son plan psychosensoriel. Parler des traumas n’aide pas nécessairement les patients à les dépasser. Il faut savoir que les adultes ayant subi de mauvais traitements ou de la négligence pendant l’enfance passent souvent des années en thérapie à ventiler leurs émotions et à parler de leurs traumatismes. Mais, justement parce que ça a eu lieu dans l’enfance, le développement de leurs systèmes neuronaux s’en trouve affecté et ils sont souvent « programmées » pour interpréter les événements de façon négative.

Le protocole des ICV impliquent que le patient ne doit pas parler : c’est le thérapeute qui mène la démarche :

  • D’abord, on fait visualiser un à un les souvenirs de la Ligne du Temps à la victime, de manière répétée. Cette ligne temporelle s’ étend sur toute la vie du patient, qui doit donner un à trois événements marquants par année. Elle permet de consolider et de détraumatiser le sujet en douceur.

  • Peu à peu, l’individu ressasse les événements traumatiques ou douloureux, ce qui lui permet de connecte le souvenir traumatique au présent et d’éliminer sa charge émotionnelle.

  • Il réalise et intègre ensuite en profondeur que l’événement traumatique est passé. Il a une prise de recul sur sa propre vie et peut donc développer une meilleure image de soi. On peut constater en outre une amélioration des symptômes anxio-dépressifs et post-traumatiques, ainsi qu’une résorption des tendances dissociatives.

Le but des ICV n’est pas d’enlever le trauma, les flash backs ou les souvenirs liés au traumatisme, car peu importe la méthode employée l’événement a eu lieu et on ne peut pas passer outre. Ce que l’on peut faire en revanche, c’est agir sur la manière dont on perçoit ce traumatisme : on ne l’oublie pas mais on l’accepte. La plaie ne peut pas disparaître, elle ne fait que se cicatriser, en laissant une marque plus ou moins grande selon les victimes et ce qu’elles ont vécu.

Mme Chereau termina la conférence sur un témoignage très fort et marquant. Elle nous confia un cas très difficile qu’elle a eu à traiter : celui d’un enfant soldat. Cet enfant avait été contraint de violer sa sœur avant de la tuer, elle et ses parents. Pour lui, il était impossible d’oublier ce qu’il avait fait, ces images le hanteront toute sa vie. Il est vrai que ces images ne pourront jamais s’effacer de sa mémoire, mais c’est en quelque sorte un message d’espoir qui est lancé ici. Même avec des traumatismes qui dépassent tout ce que l’on peut imaginer, il y a toujours un moyen, aussi infime soit-il, de venir en aide à la victime pour qu’elle accepte ce qu’elle a fait et puisse vivre avec.

Avec le contexte actuel, il est important de se dire que l’on peut tous s’en sortir après un traumatisme, quel qu’il ait été. Il y a toujours de l’espoir, toujours des personnes pour vous soutenir et vous relever. N’oubliez jamais qu’à tout problème il y a une solution, et qu’aucun cas n’est désespéré. C’est avec l’espoir comme guide que l’on a toujours réussi à s’en sortir.

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