Estompage des limites et saturation sexuelle de l’espace public

 

            Avec la mondialisation et l’édification d’une société consumériste néolibérale, le rapport à soi et aux autres change. Tout est alors consommable, comme un objet ou une vulgaire marchandise affublé d’une date de péremption. Le corps et le sexe n’échappent pas à cette issue fatale : une culture du « jouir de tout et tout de suite » hante les esprits, et dans un écho terrifiant, on contemple l’espace public, saturé des images sexuelles marchandes que les médias se plaisent à surenchérir. Ce climat social est inquiétant tant on peut observer que les limites sont gommées dans une apologie de la suppression de toute norme, cadre ou contenance. Jusqu’à confondre les corps, bafouer les critères identitaires en bousculant les barrières générationnelles. La société actuelle se plaît à entretenir l’illusion d’un être parfait et donc parfaitement heureux qui ne connaîtrait pas le manque. Dans une apologie de la dépendance et de la jouissance mortifère.

            Comme le souligne Stéphanie Germanie dans son article Les pathologies limites (Le journal des psychologues N°343) : « La société de consommation dans laquelle nous évoluons depuis quelques années a profondément modifié le rapport aux limites, à la jouissance immédiate, laissant apparaître des personnalités de plus en plus centrées sur l’agir, délaissant le symbolique au profit de l’imaginaire. ».

            De même l’atmosphère dans laquelle nous baignons est fondée sur la consommation de bien sans confrontation à l’autre : sans enjeu, sans relation, sans sentiments (régression vers une sexualité auto-érotique). Ce que l’on a, cède à ce que l’on est.

Certains prêterons volontiers ces changements à la pseudo libération sexuelle. Cependant, peut-on vraiment parler de libération ? L’intensité des pressions sociales pour l’intériorisation et l’adhésion à ces normes dans lesquelles on confond exhibition et expression prouvent le contraire. En réalité, nous assistons à un glissement de la libération vers l’enfermement.

De plus, la sexualité est elle aussi soumise à un devoir de performance dicté par la violence de la pornographie. Les publicitaires vouent un culte au consumérisme et achètent l’attention des individus en cultivant la désirabilité des objets de consommation. Il n’est donc pas étonnant de constater l’expansion irrésistible de la pornographie (expansion et différenciation des styles : porno-soft, porno-chic) dans un monde où l’on présente le corps comme étant en permanence sexuellement disponible. La mise en scène de la femme objet et de l’homme puissant et dominateur n’est donc pas le fruit du hasard : «  Il n’y a de désir que d’objet et donc il faut se faire objet pour être désiré »- Françoise Brune

            Je suis persuadée que ces questions doivent vous faire écho. Cependant, cette pression dont nous sommes victimes et qui agit malgré nous s’étend silencieusement, avec de lourdes conséquences vers une population fragile et qui ne peut affronter cet envahissement: les enfants. En effet le climat d’érotisation ambiante de notre société pousse vers l’hyper-sexualisation des enfants, l’adultification des désirs, entravant lourdement leur développement.

            La notion d’hypersexualisation renvoie à la pression faite sur les enfants afin qu’ils entrent dans une sexualité abusive, ne correspondant pas à leur développement ni à leur rythme d’appropriation de la sexualité. Cette pression qui peut venir des parents ou des médias est une agression. Une intrusion dans leur vie psychique, les emprisonnant totalement dans des désirs d’adultes. Elle se décline dans : l’érotisation des petites filles et l’hypervirilité des petits garçons mais aussi dans le culte de la performance, d’attentes précoces et diverses qui ne correspondent pas à leur âge ou à leur développement. Le pédopsychiatre Claude Aiguevives  précise que pour les garçons le pendant de l’hypersexualisation est l’hypervirilité. On y retrouve la diffusion de codes et attitudes qui vantent une sexualité active, machiste, sexiste et violente fondée sur des codes pornographiques. Ces images vantent des stéréotypes de comportements violents et sexistes. (Cf. Rapport parlementaire de Chantal Jouanno, mars 2012)

Dans le processus éducatif l’enfant doit être porté et accompagné par son parent sans pour autant être étouffé par ce dernier. Cet équilibre difficile à tenir est pourtant nécessaire au développement de sa personnalité: à un apprentissage du réfrènement des pulsions, de ses limites et de ses désirs propres.

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L’arrivée d’un enfant dans un couple provoque de nombreux grands changements et les parents ne sont pas toujours préparés aux remaniements qui s’imposent. Tant au sein de la relation qu’à un niveau individuel. En effet, l’individu doit intégrer les nouvelles facettes de la représentation qu’il a de lui même tout en étant spectateur du vacillement de son identité. En effet Freud – dans son texte inaugural sur le narcissisme – appréhende entre autre la parentalité pour souligner à quel point l’enfant est idéalisé par son parent ; combien il peut se trouver être le sujet de projections massives. Ainsi l’arrivée d’un bébé vient rassurer le narcissisme des parents mais vient aussi le perturber. Les parents vont vite se retrouver dépassés par leurs fonctions parentales car en proie à la reviviscence de leur moi-idéal, à leur histoire et leurs aspirations (idéal du moi). Le bébé avant même de naître est alors intensément investi par toutes ces représentations parentales. Ces fantasmes sont nécessaires car cet investissement constituera plus tard les fondements essentiels du psychisme (Cf. Narcissisme primaire). Tout comme ils peuvent être aussi sujets de débordements dangereux pour le développement sain de l’enfant.  Nous pouvons l’observer dans le cas de figure ou l’angoisse de séparation de la mère empêche l’enfant d’expérimenter ses propres modes de satisfactions, son rapport à lui même et au monde extérieur. De plus, cette insécurité est vécue en résonance par l’enfant empêchant le déploiement de la créativité et favorisant des attitudes de retrait et de dépendance.

 

L’enfant est le vecteur privilégié de revendication narcissique des adultes, les « enfants-rois » en sont la parfaite illustration. Pris entre le désir d’être dans une harmonie totale avec l’enfant et donc dans une absence de conflictualité (car persuadé de ne pas être assez solide pour résister à l’enfant). Le parent souhaite le délester de toute difficulté, tout offrir à sa progéniture même si cela lui coûte de le dispenser de cadre même parfois d’un cadre sexuel, d’une « pare-excitation érotique ». L’enfant grandit donc dans l’illusion totale d’un monde-mère « totalement bon », sans frustration et qui s’ajuste à ses moindres désirs.

Cependant, les enfants peuvent aussi devenir les instruments de stratégies d’adultes en quête d’une revalorisation. Obsédés par la quête d’une quelconque distinction qui pourrait les faire accéder au salut procuré par le regard des autres dont ils ont parfois cruellement besoin pour remplir le vide dont ils souffrent. Ces adultes jouiraient donc d’une re-narcissisation par procuration à travers l’exploitation du corps et l’image de leur enfant (Cf. Voir l’article du mois de décembre sur les Lolitas et Minimiss, écrit par Marina). Ainsi, l’existence de l’enfant est réduite à travailler pour la construction d’un autre contre sa propre expérience.

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Le corps de l’enfant peut donc être sujet de violation de propriété : lorsque les besoins de l’enfant ne sont pas respectés et qu’il est parasité, pervertis par les désirs de l’adulte (confrontation précoce à une sexualité d’adulte ne respectant pas sa maturation psycho-physiologique). Tout comme dans le déni de l’existence d’une sexualité infantile, entravant les processus sublimatoires et la période de latence nécessaire à la conception d’une continuité psychique. Le sociologue Erving Goffman explicite cette idée à travers la notion de « territoire du Moi » correspondant à un espace privé psychique et physique dont les interactions avec l’autre peuvent aboutir à des agressions, des offenses, des violations, des intrusions… Il affirme que tout contact avec les autres est un « engagement risqué » qui repose sur une homéostasie et dont l’offense exige un échange réparateur. Cependant, cette conception de territoire personnel, de « proxémie » (distance inter-individuelle nécessaire à l’harmonie sociale); en quelque sorte, d’intimité, est remise en question aujourd’hui avec l’avènement des réseaux sociaux et de la télé-réalité. Tout comme les différences inter-générationnelles s’estompent, l’on voit une fusion de l’espace privé et de l’espace public. On ne se cantonne plus au conformisme strictement nécessaire à la socialisation, mais plutôt à la recherche continuelle de l’approbation de l’autre pour exister (selon des critères édictés par la société vue précédemment). Ainsi l’exhibition est un phénomène de mode, et le dévoilement une norme sociale.

La pudeur est alors perçue comme un signe d’évitement, ou comme un critère qui légitime que la personne est « étrange » ou a quelque chose à dissimuler. On parle dès lors d’extimité : « mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique… En revanche, ce mouvement a longtemps été étouffé par les conventions et les apprentissages. Ce qui est nouveau, ce n’est pas son existence, ni même son exacerbation, c’est sa revendication et, plus encore, la reconnaissance des formes multiples qu’il prend. (…)Les pratiques par lesquelles le soi intime est mis en scène dans la vie quotidienne ne revêt pas une seule forme, mais trois : verbale, imagée et corporelle. » Serge Tisseron dans L’intimité surexposée, 2003

Bien qu’en France le contrôle parental reste encore important, il est indispensable que l’école et l’ensemble des individus, éducateurs, au contact de l’enfant s’attachent à réduire ces pressions dont ce dernier est victime inconsciemment et qu’il finira par normaliser. L’enfant est un adulte en devenir (dont la croissance n’est pas spontanée) et il est important d’intégrer qu’ils ont des besoins spécifiques. Notamment, des limites leur permettant de se sentir en sécurité afin de déployer toute leur créativité. Ce sont les comportements et les ajustements réciproques qui définissent la place de chacun. Or il faut rappeler que ce n’est pas l’enfant qui doit s’ajuster aux parents (situation que l’on retrouve dans les familles carencés).

De même, ce sont les interactions de l’enfant avec sa mère qui vont guider ses réponses et ses attentes avec les autres; qui vont structurer ses expériences personnelles en fonction de son type d’attachement. Dans les relations carencées, le bébé ne fait pas l’expérience de l’individuation. Il raisonne à partir d’un fonctionnement hyper-adaptatif aux dépens de son propre développement. En effet, c’est lorsque l’enfant a une expérience positive de la relation avec sa mère (dans laquelle il se sent digne d’être aimé) qu’il pourra plus tard reconnaître les situations dans lesquelles il doit se protéger.

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