Interview de Marie Klein sur la maltraitance des enfants

Une heure avant le début de la conférence sur les mécanismes de maltraitance des enfants, j’ai eu la chance de m’entretenir avec une ancienne de l’EPP de Lyon sur ce même thème.

Charlotte : Bonjour Madame, merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à mes questions aujourd’hui, je vais vous poser quelques questions pour en savoir plus sur votre travail auprès des enfants. Tout d’abord, pouvez-vous me parler de votre parcours ?

Marie Klein : En sortant du bac j’hésitais entre la psychologie et le droit, c’était le côté aide à la personne qui m’intéressait. J’ai passé le concours de l’EPP mais sans réelle préparation donc je ne l’ai pas eu.
Ensuite, je suis partie en première année de droit, je trouvais ça très intéressant mais je me questionnais si c’était vraiment ma voie. Après avoir passé deux ans dans ces études je me suis dit que ce n’était vraiment pas ça, l’aspect juridique, légal, l’application de la loi ce n’était pas ce qui m’intéressait. Ce qui m’intéressait c’était l’aide à la personne sur le plan plus humain avec une approche plus psychologique, et c’est pour ça que je suis rentrée à l’EPP après avoir retenté le concours au bout de deux ans.
Le parcours université je le trouvais très impersonnel et très peu étayant, il n’y avait pas de solidarité et trop de compétition. J’avais entendu parler de cette école par quelqu’un de ma famille qui avait fait cette formation. A Psychoprat, c’était les valeurs qui me plaisaient. J’ai fait mes 5 ans à l’EPP avec tout de suite l’envie de m’orienter vers le domaine de la clinique, la psychologie du travail ne m’intéressait pas du tout.
J’ai pris psychopathologie clinique en spécialité parce que l’on nous disait que sur le marché du travail c’était très reconnu et je trouvais que ça nous donnait des bonnes bases pour travailler dans tout domaine sachant que je ne savais pas spécialement où je voulais m’orienter.

J’ai choisi des stages qui étaient plus orientés enfance, j’ai travaillé dans un CMPP  (centre médico-psycho pédagogique) enfant/ado de 0 à 21 ans. C’est au cours de cette expérience que j’ai découvert les familles d’accueil avec des enfants qui venaient en soin et la notion de l’enfant séparé de sa famille m’a interpellé, j’ai cherché à faire un stage en cinquième année à l’ASE (aide sociale à l’enfance). Entre temps, j’ai fait un stage en hôpital de jour, pour découvrir ce milieu.
J’ai eu la chance de partir en Argentine avec les stages que proposaient l’EPP et c’était super parce que ça ouvrait un peu la perspective de ce que c’est que d’être psychologue dans un autre pays avec d’autres codes culturels, et ça m’a beaucoup servi dans mon parcours d’embauche notamment en adoption avec la notion de la différence, d’interculturalité. Mon dernier stage je l’ai fait en milieu carcéral avec un ancien de l’EPP de Paris et ça a été une expérience hyper intéressante sur le plan psychopathologique car je touchais à la clinique dans un milieu insolite. La prison c’est l’Eldorado !

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C :Quel était votre thème de mémoire de cinquième année ?

M: J’étais en aide sociale à l’enfance, j’accompagnais la psychologue qui intervenait surtout auprès des équipes, beaucoup avec les assistantes familiales, peu avec les enfants. Elle avait un rôle d’étayage, d’observation clinique, de soutien aux équipes, pour apporter son analyse et ce même rôle avec l’assistante familiale qui venait nous parler de l’enfant. Dans le domaine de l’enfance il y a beaucoup de structures (MECS -maison d’enfant à caractère social -, familles d’accueil …). J’ai fait un mémoire sur les familles relais car je trouvais ce dispositif très intéressant dans la protection et je voulais travailler sur la séparation, les différentes ruptures entre sa famille naturelle, sa famille d’accueil, cette famille relais. J’ai essayé de cerner si la famille relais était plus un espace d’une énième rupture, si elle était délétère à l’enfant. Je me suis demandée si cet espace était un espace transitionnel en me basant sur Winnicott.

C: Avez-vous fait des formations en plus de l’EPP après votre diplôme ?

M: Comme toute étudiant ou jeune pro, Psychoprat c’est une très bonne base mais il faut se former tout au long de sa vie (conférence, colloque, lectures …) pour l’instant j’en suis encore au début mais étant dans le milieu de l’enfance, par le biais de l’EPP je me suis initiée à la thérapie systémique familial, avec Carole Gammer qui m’a donné des bonnes bases et certains outils avec l’idée de faire plus tard la formation sur trois ans. A part ça, je me suis rapprochée d’une professionnelle qui fait des formations sur l’autisme car dans tous les lieux d’exercice on peut en rencontrer. J’essaie aussi d’aller à des conférences.

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C: Pour vous, qu’est-ce que la maltraitance ?

M: Spontanément on a tendance à imaginer un enfant qui est frappé par son parent. Moi je l’imagine de façon beaucoup plus large. Il y a la maltraitance physique, sexuelle, psychologique et c’est cette dernière que je vois le plus dans ma pratique. Elle peut être sur différents plans comme la négligence, le rejet, l’humiliation, l’indifférenciation. Dans ma pratique elle est souvent dans les problématiques des conflits parentaux avec des parents qui peuvent être très adaptés avec des réelles compétences parentales mais qui dans le conflit oublient totalement l’enfant qui subit une maltraitance psychologique.

C: Pourquoi l’enfance ?

M: Déjà en temps que personne, j’ai beaucoup d’attrait pour l’enfant et ce type de relation. J’ai eu des expériences professionnelles dans le milieu de l’adulte mais je me suis vite rendue compte que ce qui le structure avant tout c’est son vécu infantile et c’est ça qui vient parler de ce qu’il est aujourd’hui. Que l’on travaille ou pas dans le milieu de l’enfance, la part de l’enfance joue un poids important dans le devenir de la personne. J’ai pu le voir en carcéral, et en hôpital de jour. On la ressent. Quand on intervient au niveau de l’enfance, il y a encore beaucoup de cartes à jouer. J’aime beaucoup les médiations autour de l’enfant par le jeu, le dessin, il y a de la créativité qui est un peu plus complexe à trouver avec l’adulte. Ce qui m’anime aussi c’est de travailler sur la parentalité.

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C: Concrètement dans la relation avec l’enfant, sa famille, comment ça se passe ?

M: Dans le déroulé, on a tous des manières de faire différentes. Il faut toujours faire une rencontre avec chaque parent seul pour leur donner leur espace. Ensuite, une rencontre parent/enfant puis une rencontre de l’enfant seul qui lui permet de déposer des choses qu’il ne parviendrait pas à dire en présence des parents. Quand il y a des suspicions de maltraitance, je fais attention avec l’enfant à ne pas lui en parler directement mais d’abord de créer un lien de confiance. Je lui explique pourquoi je le rencontre, s’il a déclaré des choses auparavant, reprendre ses propos. Revoir avec lui si le discours est toujours dans la même lignée ou s’il se rétracte. Ca prend 6 mois, on intervient sur un espace de deux mois. J’essaie d’espacer les rencontres d’une semaine en moyenne. Entre temps ils sont vus par beaucoup d’autres professionnels. Malheureusement on a pas le temps de les voir trop. On est sollicité sur beaucoup de mesures et on a des normes exigeantes.

C: Dans quel cadre intervenez-vous ?

M: Le SPEMO c’est le Service de Protection en Milieu Ouvert où je travaille et j’interviens donc dans le cadre judiciaire quand le registre administratif n’a pas été possible ou n’était pas suffisamment contenant pour la famille. On est là pour lancer une dynamique, un mouvement quand il y a une information préoccupante pour un enfant qui est faite par un membre de sa famille, un professionnel du soin ou par l’école qui interpelle sur un danger potentiel pour l’enfant. En général, c’est la maison du Rhône à Lyon qui est chargée avec une puéricultrice et un assistant social d’évaluer s’il y a danger ou pas. Il y a deux cas de figures, soit les parents sont adhérents à une aide éducative administrative (AEA) et alors ça marche, soit le ou les parents refusent d’être accompagnés par les professionnels. S’il y a un conflit parental trop important ou si la situation apparaît trop lourde pour un portage administratif, un passage au judiciaire permet un étayage plus important et l’intervention du juge des enfants. A ce moment-là, les professionnels peuvent saisir le procureur pour que ça passe en judiciaire. C’est là que ça devient un signalement d’un enfant en danger. Pour pouvoir trancher, le juge des enfants a besoin d’éclairages, il a besoin d’avoir des observations par des professionnels c’est là qu’on intervient en MJIE, c’est une Mesure Judiciaire d’Investigation Educative. On est une équipe de professionnels pluridisciplinaire (travailleurs sociaux, psychiatre, psychologue) cette mesure dure 6 mois dans le but d’apporter un éclairage sur l’environnement de l’enfant, cerner si les éléments de danger sont réels, persistants et à quel degré pour qualifier le danger. Par la suite, chacun de nous écrit un rapport au juge et lui fait des propositions suite à la rencontre avec la famille. Cette démarche peut amener à un non-lieu car il n’y a pas de danger, ou à une mesure d’AEMO (Aide en Milieu Ouvert) car il y a besoin d’un accompagnement éducatif au domicile et sur le lieu de vie de l’enfant et ça peut aller jusqu’au placement quand il faut séparer l’enfant de son environnement. A la fin de la mesure, une synthèse est réalisée en présence de tous les membres de l’équipe afin de prendre du recul sur toute situation et d’élaborer tous ensemble une conclusion et des préconisations pour le juge des enfants. Il faut avoir une pensée collective et que chacun puisse apporter sa compétence c’est qui structure cette équipe pluridisciplinaire.

C: Utilisez-vous des outils spécifiques en particulier pour les enfants ?

M: On a un nombre de mineurs à voir par an qui est très élevé et on a très peu de temps pour réaliser une mesure d’investigation. On a pas le temps de mettre en place des tests qui nécessitent du temps pour la passation par exemple. J’utilise beaucoup le dessin de famille qui est un outil central et aussi le génogramme.

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C: Quels sont les schémas familiaux que vous pouvez rencontrer ?

M: C’est assez hétéroclite. On peut avoir des personnes avec une précarité social, économique vraiment majeure avec de faibles capacités d’élaboration et des parcours personnels traumatiques, carencés et on peut avoir des personnes un peu comme toi et moi mais surtout dans le cadre des conflits parentaux. Des gens bien construits psychiquement mais qui sont tellement envahis par leur vécu conjugal qu’ils perdent un peu pied dans leur compétence et ressource interne et qui sont inadaptés dans leur relation avec l’enfant.

C: Qu’est ce que vous aimez particulièrement dans votre métier ?

M: Elle est difficile cette question mais ça revient à la source de ce choix de parcours. Ce qui me plaît dans ce métier c’est le sentiment d’utilité qu’on peut avoir. On peut vivre de la frustration et ça demande de travailler sur soi mais quand on voit qu’un enfant bénéficie du travail qu’on met en place, que les parents arrivent à faire du lien sur des éléments qui étaient compliqués auparavant, ça nourrit notre narcissisme ! Mais on est là pour eux. Ce qui m’a toujours plu c’est d’être en interaction et ne pas être derrière des chiffres mais avoir une rencontre avec quelqu’un, rencontrer sa différence. C’est cela qui m’anime.

C: Pensez-vous continuer cette activité longtemps ?

M: Je fais un remplacement jusqu’à mi-mai. Il y a beaucoup d’évaluation dans le métier que je fais en ce moment mais j’aimerais être plus dans une posture d’accompagnement. La famille n’est pas dans les mêmes dispositions si elle nous rencontre dans le cadre de mon travail actuel plutôt que de consulter de son propre gré.

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C: Quels sont les auteurs qui vous ont inspirés ?

M: Dans les plus classiques, ceux que j’ai apprécie, Anzieu, Winnicott, Freud, Cyrulnik, Stern, Bowlby. Myriam David est une incontournables, Maurice Berger, sulfureux dans ses analyses mais intéressant. Hélène Romano m’a beaucoup inspiré sur les dénonciations à caractère sexuel comment réagir car ça peut bouleverser des équipes. En tant que psychologue on les aide à prendre du recul.

C: Avez-vous quelque chose à ajouter ?

M: Sur la question de la maltraitance. Il y a pas longtemps j’ai reçu deux frères qui ont pu dénoncer de la maltraitance reçu de leur mère et ce que j’ai trouvé compliqué c’est que je me suis retrouvée face à une maman qui était complètement dans le déni et ça je pense que ça peut être très frustrant pour un professionnel, d’où l’importance de l’équipe avec laquelle on travaille : une équipe bienveillante. Pour essayer de trouver un lien sécurisant avec leur mère, on met en place un lieu de rencontre médiatisé. Il faut alors accompagner la maman dans la reconnaissance de ses gestes.
Toujours interroger le parent ou l’enfant sur la définition de la maltraitance.

C: Et savez-vous ce que deviennent ces enfants ?

M: Quand ils sont pris en charge par l’AEMO on peut avoir des retours des différents collègues, la plupart du temps on a cependant peu de retour, on fait confiance aux familles dans leurs capacités à se saisir de l’aide proposée.

C: Merci beaucoup pour cet entretien, j’ai pu en apprendre davantage sur ce sujet et j’ai des nouvelles pistes d’approfondissement grâce à vos auteurs de référence ! 

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