Un petit pas dans l’histoire de la psychiatrie

En quoi les troubles psychiques seraient « des dysfonctionnements des processus d’adaptation de l’individu à son environnement » et comment les découvertes de Palo Alto révolutionnent elles la psychiatrie contemporaine ?

L’Institut de Recherche Mentale est né à Palo Alto (Californie, Etats-Unis) en 1959 sous l’égide du psychiatre Don D. Jackson et est devenu en 1963 un centre de recherche indépendant et sans but lucratif. Grâce à une équipe de chercheurs rassemblée autour de Gregory Bateson, de nouvelles formes de thérapies ont vu le jour, notamment les thérapies brèves systémiques et stratégiques.

Parallèlement, de l’autre côté de l’Atlantique – dans l’effervescence de Mai 68 – a germé en Italie le mouvement de l’antipsychiatrie, grâce aux idées du psychiatre Franco Basaglia. Le concept ? Fermer les hôpitaux psychiatriques tout en conservant une offre de soins conséquente dans des centres d’accueil sur la journée ou maximum 30 jours pour les patients ayant besoin d’un suivi plus important. Ceci s’est basé sur le constat que – dans les hôpitaux psychiatriques – les patients étaient livrés à eux même avec un accompagnement médical restreint au minimum et une présence d’infirmiers ayant un rôle de surveillant davantage que de soignants.

« Ouvrir les institutions, ce n’est pas ouvrir une porte mais plutôt ouvrir nos esprits face à ces patients » Franco Basaglia, psychiatre italien (1924-1980)

Arezzo, petite bourgade de Toscane, fait figure de pionnière en terme de prise en charge avec le Centre de Thérapie Stratégique fondé par Giorgio Nardone, également co-créateur du Réseau Européen de Thérapie Brève. Vous me direz sûrement : « TCC 3ème vague, je vois, systémie, je vois mais thérapie stratégique… ça alors ? » Il s’agit en réalité d’une thérapie brève rebaptisée thérapie stratégique pour souligner le côté rigoureux mais également plastique et surtout créatif de cette psychothérapie.  Les thérapeutes proposent aux patients des activités entre les séances, utilisent parfois la captation vidéo pour que le patient se rende compte de certains aspects de la thérapie. De plus, cette thérapie s’inscrit dans une prise en charge pluridisciplinaire,  le psychiatre ne prescrit plus un traitement sans partager l’avancée du patient au reste de l’équipe.

L’approche novatrice de Giorgio Nardone consiste à proposer une offre de soin en traitant des patients souffrant de pathologies correspondantes à celles du DSM V, ce sans les mettre dans des cases pour ne pas les stigmatiser tout en privilégiant une approche basée sur des techniques de changement. A Arezzo, on enregistre un taux de rémission des troubles anxieux de l’ordre de 90%, clairement du jamais vu en psychiatrie classique. A l’image de l’école de Palo Alto, ce psychiatre prend en charge ses patients en utilisant une approche non pathologisante et basée sur la compréhension de l’individu au sein d’un système, en fonction de ses interactions avec les autres, avec le monde et avec lui-même.

Ces dernières années, les chercheurs en neurosciences font découvertes sur découvertes et la clinique se nourrit de ces avancées scientifiques. Prenons l’exemple des neurones miroirs : en 1996, Rizzolatti et d’autres chercheurs de l’Université de Parme ont découvert que le simple fait de regarder une personne en action conduit à une activation corticale similaire à celle que l’on retrouve lorsque nous sommes nous-même en train de réaliser une action. Cette découverte éclaire les possibilités d’imitation et d’apprentissage des adultes en devenir et ébranle nos représentations de ce qu’est la cognition sociale.

Tout le mérite de Giorgio Nardone est donc de mettre en perspective des théories scientifiques issues des neurosciences et une pratique clinique quotidienne. Pour ce faire, il utilise divers outils, détaillés notamment dans l’ouvrage Une logique des troubles mentaux, co-écrit par Jean-Jacques Wittezaele, également spécialiste de la thérapie stratégique brève. Cette thérapie propose de réfléchir sur la logique qui sous-tend les comportements du patient :

  • La logique d’évitement apparaît lorsqu’un individu, face à une situation donnée, trouve une façon de s’apaiser en prenant la fuite, en contournant un obstacle précis ou en choisissant de ne plus fréquenter telle ou telle personne lui rappelant un souvenir douloureux. Les possibilités d’évitement sont multiples, pourtant elles apparaissent peu satisfaisantes pour ces individus de nature anxieuse
  • La logique de contrôle ou logique paradoxale chez des individus qui veulent contrôler une situation qui ne peut pas être prédite, par exemple vouloir maîtriser le flux des pensées, vouloir contrôler les réactions de ses proches etc. Gregory Bateson a théorisé le « but conscient » en expliquant que c’est l’expérience, ses ressentis, ses sentiments qui permettent de composer avec une situation, même si elle peut apparaître comme complexe ou redoutable. La logique de contrôle ne s’applique pas seulement à notre rapport à autrui et au monde, elle touche également au lien que nous entretenons avec nous même. Qui n’a jamais souhaité à un instant de sa vie mettre son esprit conscient sur pause pour sortir de l’autocontrôle dont nous sommes parfois victimes ?
  • La logique de confirmation d’une croyance : du fait de notre cognition sociale, nous tombons facilement « dans le panneau » des croyances, tout ce qui semble venir contredire celles-ci venant en réalité renforcer l’idée que cette croyance correspond à une vérité absolue. Souvent les croyances sont liées à des émotions négatives telles que la douleur, la peur ou encore la culpabilité et donnent lieu à des pathologies telles que l’hypocondrie ou la dysmorphophobie, basées sur des croyances erronées.

Une fois que le thérapeute a pu percevoir la logique du patient, il peut s’appuyer sur celle-ci pour accompagner le patient à la fois vers le changement mais aussi vers un mieux-être se traduisant parfois par une diminution de sa dépendance aux médicaments. Pour se faire, les thérapeutes stratégiques utilisent le Diagnostic Opératoire Systémique et Stratégique (DOSS) afin de mieux cerner la logique interne mais également le potentiel de changement du patient rencontré, en vue de définir ensemble un objectif thérapeutique aux séances. La thérapie stratégique prend le contrepied des cures analytiques : pour mieux appréhender un problème, il convient de s’axer sur la recherche d’une solution et non sur l’origine de ce même problème. Le postulat de cette approche est que la santé psychique se trouve au confluent de la neurobiologie et de l’interaction de l’individu avec son environnement.

Il semblerait qu’il y ait toutefois un fossé entre la recherche en neurosciences et les applications possibles de ces sciences dans la clinique. Avec la création du centre de thérapie stratégique d’Arezzo, Giorgio Nardone et Paul Watzlawick ont réalisé le pari fou de traiter diverses pathologies dans un cadre radicalement différent et surtout par une thérapie stratégique brève. A Paris, l’institut Gregory Bateson prend également en charge des patients pour des thérapies brèves et organise également des formations pour les professionnels de la santé, par exemple sur l’application possible du modèle de Palo Alto au monde de l’entreprise. Dans la littérature scientifique, nous retrouvons actuellement des termes comme la « neuro-systémique » qui suggèrent que les thérapies d’aujourd’hui ne peuvent plus ignorer les apports majeurs des neurosciences. Palo Alto et Arezzo – même si ces deux centres nous paraissent lointains de nos pratiques françaises – nous donnent à réfléchir sur les institutions psychiatriques et sur les diverses possibilités de prise en charge des patients en dehors des hôpitaux.

De fait, les thérapies brèves sont porteuses d’espoir pour les patients puisqu’elles mettent l’accent sur le fait que n’importe quelle pathologie n’est pas une maladie stigmatisante, handicapante et synonyme de traitement médicamenteux à vie mais plutôt un dysfonctionnement relatif aux liens entre le patient et son environnement. Ainsi les problèmes psychiques ne seraient pas des fatalités en soi mais des signaux d’alerte d’une logique désadaptée et donc potentiellement réversible; d’où la mise en place de techniques de changement que le patient pourra réutiliser dans sa vie quotidienne, à l’issue de la dizaine de séances de  thérapie brève.

Bibliographie:

  • Delage M., « Neurosciences, pensée systémique et pratiques thérapeutiques », Thérapie Familiale, 2/2011 (Vol. 32), p. 211-229
  • Georgieff N., 2008. L’empathie aujourd’hui : au croisement des neurosciences, de la psychologie et de la psychanalyse. La psychiatrie de l’Enfant, 51, 2, 339-357
  • Georgieff N., « Neurosciences et psychiatrie : intégration ou grand écart ? », L’information psychiatrique, 5/2009 (Volume 85), p. 429-438
  • Jozsef E., « L’Italie a remis ses fous en liberté » (2001), Libération
  • Nardone G. & Wittezaele J.J., 2016, Une logique des troubles mentaux, Editions du Seuil, Domaine Psy
  • Onnis L. « Franco Basaglia : 25 ans après, encore précurseur ? », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 2/2002 (no 29), p. 257-263.
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