Les troubles du traitement de l’information émotionnelle dans l’anorexie mentale

Introduction

Les émotions influencent nos perceptions et nos réactions face à notre environnement, leur absence ou leur exagération peut donc être un signe de pathologie. Nous savons que nos émotions se traduisent par une réaction cognitive (ce que je pense), une réaction comportementale (ce que je fait) et une réaction physiologique (ce que je ressens dans mon corps). Par exemple lorsque un sujet expérimente de la peur il va agir en conséquence par de l’attaque ou de la défense :  la pensée mentale qui va s’offrir à lui sera « je suis en danger » et des réactions corporelles vont apparaitre comme la sudation, une accélération du rythme cardiaque, etc.

L’expression de ces émotions va différer selon la personnalité de chacun, ce qui ne signifie pas qu’elle est ressentie plus fortement par quelqu’un qui va l’exprimer (les extravertis) par rapport à quelqu’un qui la communiquera plus difficilement (les introvertis). En ce sens il est complexe d’évaluer les émotions par leur manifestation objective extérieure. La neuropsychologie, en étudiant les différentes structures cérébrales impliquées dans l’apparition des émotions permet ainsi de rendre compte du processus de traitement de l’information émotionnelle et non pas de leur seul aspect expressif.

Dans cet article nous allons nous intéresser à l’Anorexie et plus spécifiquement au traitement de l’émotion chez l’anorexique. Pour cela, il va falloir nous replonger dans les bases neurales des émotions et de la cognition, pour pouvoir ensuite établir les différences neuro-biologiques existantes chez l’anorexique par rapport à des sujets sains. Enfin, nous nous pencherons plus spécifiquement sur le traitement des émotions chez l’anorexique en nous appuyant sur diverses études et notamment un article de Karyn Doba et de Jean-Louis Nandrino : « Dérèglements émotionnels dans l’anorexie mentale : perspective interactionniste », issu de Bulletin de psychologie 2008/2 (Numéro 494), p. 145-157. Accrochez-vous et bienvenue dans le monde des neurosciences !

Bases neurales des émotions : le lien entre cognition et émotion

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Pour pouvoir déterminer quelles sont les bases neurales des émotions, il est nécessaire de disséquer la réaction émotionnelle en opérations mentales élémentaires. En effet, la réponse émotionnelle comporte différents processus : la formation d’une émotion, l’expression de l’émotion, l’éprouvé émotionnel qui est subjectif, l’adaptation du comportement à la situation émotionnelle. Ces différents processus mettent en jeux des mécanismes de représentations mentales et c’est pourquoi des systèmes cérébraux communs sont impliqués dans l’émotion et la cognition.

En neuro imagerie fonctionnelle le but est de « mettre en correspondance des changements transitoires d’état émotionnel avec les variations d’activités des systèmes neuraux qui leur sont associés » (Psychopathologies, émotions et neurosciences p .36). On peut ainsi localiser les régions cérébrales activées lorsque telle ou telle émotion est ressentie, et l’intensité des variations d’activités. Pour étudier cela on a recourt à des paradigmes « d’activation émotionnelle » qui peuvent être d’origine externe (exposer le sujet à un stimulus inducteur comme des expressions faciales à connotations émotionnelles par exemple) ou interne (demander au sujet de se remémorer avec affect des évènements chargés affectivement qu’ils soient positifs ou négatifs selon ce que l’on souhaite étudier).

Ce qui ressort de nombreuses études c’est qu’il n’y aurait pas de dominance d’un hémisphère cérébral dans le traitement des émotions. Par ailleurs, quelque soit l’émotion induite (à valence positive ou négative) le cortex préfrontal médian est alors activé. Cette région cérébrale jouerait un rôle prépondérant dans « l’évaluation cognitive des caractéristiques émotionnelles des stimuli ou de la situation » c’est à dire dans « les processus attentionnels émotionnels ».

Il y aurait cependant une spécialisation des régions en fonction des émotions.

  • L’amygdale serait impliquée dans la peur comme un système d’alarme face à un danger.
  • La partie ventrale du cortex cingulaire antérieur serait quant à elle impliquée dans la tristesse.
  • Les noyaux gris centraux, aussi appelés ganglions de la base, seraient plus stimulés lors d’un sentiment de joie

Lorsque l’on regarde le DSM 5, on peut voir que de nombreux symptômes de pathologies sont liés à une dysrégulation émotionnelle. Des traitements permettent d’ailleurs de réguler ces émotions défaillantes comme les anxiolytiques, les neuroleptiques ou encore les antidépresseurs. Se pencher sur l’étude des bases neurales des affects, permet de mieux comprendre les mécanismes de régulation de l’émotion et les troubles engendrés par une mauvaise régulation dans le cas de pathologies. En effet, une mauvaise régulation émotionnelle prolongée participerait au maintien  de plusieurs affections psychiatriques majeurs dont l’anorexie. Ne pouvant dissocier cognition et émotion, diverses structures se retrouvent donc imbriquées dans les troubles émotionnels comme le cortex préfrontal, cingulaire antérieur et orbitofrontal, en lien avec l’amygdale, le striatum, et l’hippocampe notamment.

 

Support neurobiologique de l’Anorexie (V. Compan et A. Afonso)

L’anorexie mentale aussi appelée Anorexia Nervosa fait partie du spectre des Troubles du Comportement Alimentaire (TCA). On peut caractériser très schématiquement cette maladie par une restriction alimentaire extrême entrainant divers symptômes tels que l’amaigrissement et l’aménorrhée. Elle entrainerait également des conséquences néfastes sur la santé psychique et physiologique du patient allant de la dénutrition jusqu’à la mort. La complexité d’étudier le trouble anorexique repose sur le fait qu’elle est très souvent  qu’elle coexiste souvent avec d’autres troubles mentaux comme de l’anxiété ou des épisodes dépressifs.

L’anorexie se situe à la rencontre entre le biologique et le relationnel c’est à dire entre des facteurs internes à la personne, des facteurs de développement, ainsi que des facteurs environnementaux. Souvent les anorexiques adoptent un nouveau mode comportemental singulier et pathologique. Il est admis que l’adaptation comportementale dépend des capacités d’adaptations des neurones ou plus exactement des connexions entre neurones qui sont continuellement modifiées selon les expériences de l’individu face à son environnement interne et externe. On appelle cela la plasticité neuronale.

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L’anorexie au sens littérale se définit comme une perte d’appétit et donc une perte du désir de manger. L’anorexie mentale quant à elle va jusqu’au contrôle inhibiteur du besoin de manger et lutte donc contre la faim. Des études sur les animaux ont été menées pour déterminer les mécanismes neuronaux impliqués dans les TCA, cependant l’étude du désir de manger n’est pas étudiable sur les animaux. La question que nous devons donc nous poser ici est la suivante : « Les bases neuronales d’un contrôle inhibiteur du besoin de manger existent-elles ? » (p.175), là où les études animales peuvent nous apporter des éléments de réponse.

Certaines populations de neurones contrôlent les conduites alimentaires de façon préférentielle : ce sont les neurones sérotoninergiques qui synthétisent la sérotonine. Des expériences d’immobilisation forcée d’animaux ont montré que cela entrainait un contrôle inhibiteur du besoin de manger. En effet, le stress « de contrainte » entrainerait une augmentation de la libération de la sérotonine dans l’hypothalamus et l’amygdale chez les rongeurs, or certains récepteurs de la sérotonine seraient impliqués dans la prise alimentaire. Par ailleurs d’autres neurones dopaminergiques et glutamatergiques pourraient être impliqués dans la consommation alimentaire  Ainsi, un stress de contrainte augmenterait également le taux de dopamine et de glutamate dans le noyaux accumbens, qui serait impliqué dans l’apprentissage alimentaire.

 

Défaut de traitement de l’information émotionnelle chez l’anorexique, d’après un article de K. Doba et J-L Nandrino :

Selon Karyn Doba et Jean-Louis Nandrino, l’Anorexie Mentale se caractérise par une alexithymie c’est à dire une difficulté à identifier, différencier et exprimer ses émotions, et parfois celles d’autruis. Le mode de pensée alexythimique est tourné vers les aspects concrets de l’existence, au détriment de leurs aspects affectifs. Ainsi, les sujets alexithymiques décrivent plutôt des actions que les conséquences affectives des situations qu’ils ont provoquées. De même ils présentent une pauvreté de la vie imaginaire. Ce trouble serait présent dans d’autres pathologies telles que l’autisme et l’addiction. Une étude de Taylor, Parker et Coll (1996) a mis en évidence que 63% des jeunes filles anorexiques présentes dans leur échantillon étaient alexythimiques. L’échelle la plus répandue pour évaluer l’alexythimie est la TAS (Toronto alexythimia scale) à 20 ou 26 items.

Une question se pose alors : ces dérèglements émotionnels concernent-ils uniquement l’expression du sentiment ou l’ensemble du processus émotionnel ?

La théorie de la décharge émotionnelle (Cacioppo, Gardner, 1999 ; Roedema, Simons, 1999) compare les émotions à une énergie qui peut être déchargée directement grâce à l’expression de l’émotion ou exprimée indirectement de façon interne. L’expression émotionnelle permettrait une atténuation de la réactivité du corps tandis qu’une émotion non exprimée conduirait à une suractivation du système sympathique. L’alexythimie serait donc une trop grande conservation d’une énergie non exprimée.

L’’alexithymie peut aussi être perçue comme un phénomène adaptatif, en lien avec la régulation de situations de stress. Les individus alexithymiques souffriraient d’un manque de conscience affective, nécessaire à l’identification des situations stressantes. Cela aurait pour conséquence une exposition  plus longue et plus fréquente aux situations de stress (Roedema, Simons, 1999).

Il paraît vraisemblable pour les auteurs que les troubles émotionnels observés dans l’anorexie mentale, ne se limitent pas au seul déficit de l’expression, mais englobent l’ensemble du processus de traitement de l’information émotionnelle. La conduite anorexique pourrait être une conséquence de la difficulté des sujets à réguler leurs affects douloureux, à travers la mise en place de stratégies de traitement de l’information émotionnelle.

Un déficit de la catégorisation des émotions :

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Les patientes anorexiques montreraient des déficits au niveau de la reconnaissance prosodique du discours (KucharskaPietura, Nikolaou et coll., 2004), c’est-à-dire qu’elles ne perçoivent pas dans le son d’une voix les affects positifs ou négatifs. Par ailleurs,  d’autres travaux ont souligné que les patientes souffrant d’anorexie mentale présenteraient également un déficit de l’identification des expressions faciales négatives. Les patientes, évaluées au moyen de tâches de reconnaissance perceptive, sont moins performantes, dans l’identification d’affects faciaux exprimant la colère et la peur, que les sujets de contrôle. Cette dernière hypothèse a été en partie nuancée : les patientes anorexiques seraient en fait capables de repérer les signaux non-verbaux, mais ne pourraient pas comprendre la signification de l’émotion qui leur est associé. Ce type de dérèglement aurait des conséquences sur l’ajustement du sujet anorexique aux changements environnementaux et sur sa communication.

Un trouble de l’accès aux souvenirs autobiographiques

Les patientes anorexiques, évaluées au moyen de tests de mémoire autobiographique, rappellent plus de souvenirs généraux que des sujets de contrôle, sans avoir d’atteinte des processus de rappel. Cette propriété observée, à la fois pour des souvenirs positifs ou négatifs, évoluent avec la durée des troubles du comportement alimentaire. Ces résultats soulignent, ainsi, la difficulté d’intégration des expériences émotionnelles chez les patientes anorexiques et la nature évolutive de ces dérèglements émotionnels. L’ensemble de ces travaux suggère l’idée d’une perturbation des processus de régulation émotionnelle reposant, à la fois, sur un déficit de l’expression émotionnelle des affects douloureux et un trouble du traitement de l’information émotionnelle. Face à la dangerosité de la charge émotionnelle, l’anorexique éviterait de traiter les événements émotionnels par un mécanisme d’inhibition de l’expression et de l’identification des émotions et par la mise en place progressive d’idées obsédantes et de comportements répétitifs (Goodsitt, 1983 ; Taylor, Parker et coll., 1996). Ce type de stratégie pourrait survenir pour les situations douloureuses, mais aussi pour toute situation haute- ment chargée émotionnellement, qu’elle soit positive ou négative.

Trouble de la conscience émotionnelle

Les difficultés du sujet à se représenter et exprimer son état émotionnel et celui d’autrui correspondraient à un déficit de la conscience émotionnelle. La conscience émotionnelle est la capacité d’un individu à faire l’expérience d’états subjectifs différenciés, à les interpréter correctement, ainsi qu’à les identifier et les imaginer chez autrui, ce qui est aussi appelé Théorie de l’esprit. L’évaluation du niveau de conscience émotionnelle, par l’échelle des niveaux de conscience émotionnelle (Levels of emotional awareness scale, LEAS), chez des patientes présentant une anorexie de type restrictif, révèle l’existence d’un déficit global du fonctionnement affectif : les sujets présentent un niveau de conscience émotionnel bas (Bydlowski, Corcos et coll., 2005).

Il est essentiel de préciser que les sujets anorexiques ne montrent pas une incapacité à ressentir les états émotionnels et à les exprimer, mais, plutôt, une difficulté à les différencier finement et à les verbaliser. L’évitement serait, lui-même, à relier au fait que l’apparition de l’émotion est conçue comme une situation de détresse émotionnelle selon Taylor, Bagby et coll (1997).

 

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Ecart entre l’affect et la réponse physiologique associée

Les sujets alexithymiques ignorent la signification des signaux corporels. Ils ont donc une difficulté à interpréter correctement les signaux physiologiques, liés au caractère déplaisant ou menaçant de la situation. Cela pourrait amener le sujet alexithymique à s’exposer de façon plus répétitive à des situations stressantes sans qu’il puisse mettre en place des stratégies adaptatives. Plusieurs études ont examiné les relations entre le ressenti subjectif du sujet et ses réponses physiologiques en situation émotionnelle. En cas de situation émotionnelle stressante, les patientes anorexiques présentent des indices subjectifs d’affects négatifs plus élevés que les indicateurs physiologiques qui leur sont normalement liés. Il existerait, ainsi, un écart entre la réponse subjective et l’activation physiologique de la réaction émotionnelle. Une telle discordance aurait pour conséquence le maintien d’une évaluation subjective négative sans possibilité de traitement émotionnel. Cela risque d’entraîner des conséquences sur la régulation de l’humeur du sujet anorexique.

 

Conclusion :

Karyn Doba et Jean-Louis Nandrino tirent la conclusion qu’un dérèglement émotionnel se développe avec la mise en place des conduites anorexiques. Les restrictions alimentaires seraient un prolongement de stratégies cognitives développées pour atténuer ou éviter les situations à charge émotionnelle.

 

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