en passant Apprentissages, émotions et bilinguisme

                 Quel impact nos émotions ont elles dans nos situations d’apprentissage ? Depuis les années 2000, les travaux des chercheurs indiquent que l’essentiel serait de favoriser chez les élèves le sentiment d’accomplissement ou de performance. Selon Alexandra Niculescu de l’Université de Maastricht1, le feedback ou retour sur performance permettrait de faire grandir ce sentiment d’avoir progressé et de permettre à l’élève de trouver sa place dans une dynamique de progression. Cette réflexion s’inscrit dans la lignée des travaux sur les émotions positives versus les émotions négatives. Par exemple, la théorie des émotions positives « Broaden and built » développée en 1998 par Fredrickson souligne l’impact des émotions positives non seulement comme une grande joie lorsqu’elles sont ressenties mais surtout au service de l’évolution cognitive et attentionnelle de la personne. Cet état d’esprit nourri d’émotions positives favoriserait la créativité, la création de liens sociaux, une flexibilité mentale et enfin la mise en place de stratégies de coping. A long terme, cela permettrait d’être prémuni contre les aléas de la vie grâce aux différentes ressources précédemment citées.2

               L’avancée des neurosciences est difficile à suivre de près au quotidien tellement ce domaine progresse vite. Dans la pratique, le système scolaire français évolue et s’enrichit tout doucement des apports des pédagogies nouvelles.  Comment le psychologue peut-il éclairer une équipe enseignante sur telle ou telle situation complexe ?

Nous souhaitons illustrer nos propos à travers une situation d’apprentissage particulière : les langues étrangères et la question de l’expatriation. Il nous semble que cet apprentissage peut se révéler à double tranchant pour les enfants, en fonction de leur situation familiale ou de leur intérêt pour la langue en elle-même ou encore de leurs propres échecs / émotions négatives ressenties lors des débuts de l’apprentissage de cette langue.

Si l’on se renseigne sur le nombre de structures d’accueil pour enfants dites « multilingues » ou « internationales » nous nous rendons vite compte que dans notre société française, le bilinguisme apparaît pour les parents comme une « chance » pour leurs enfants. Qu’en est-il réellement de l’envers du décor et des difficultés des enfants bilingues depuis leur plus jeune âge ? Dès 1974, Luria a évoqué l’apogée de la myélinisation des zones cérébrales impliquées dans l’apprentissage des langues autour des 12 ans. En 1996, les travaux de Hagege présentent la notion de « seuil » au-delà duquel il est plus difficile d’apprendre une langue étrangère. Vers les 10 ans de l’enfant, son oreille est conditionnée à entendre sa langue maternelle, acquise grâce à la répétition de phonèmes. La malléabilité cérébrale n’est cependant plus la même que dans la petite enfance. Il va de soi que les enfants ne choisissent pas les langues de leurs parents dans le cas de couples de deux cultures différentes. A l’hôpital Necker de Paris, une étude a été menée dans le cadre du Centre Référent Langage. Magali Kohl3 évoque les troubles fréquemment associés aux tableaux cliniques des enfants bilingues : il s’agit souvent de difficultés de l’attention, des troubles du comportement de type opposition ou des troubles anxieux. Les liens entre bilinguisme et troubles du langage chez les enfants ne peuvent être niés mais restent encore difficiles à évaluer.

Comment prendre en charge des enfants ayant des troubles des apprentissages, envahis par des problématiques liées à l’expatriation par exemple ? L’expatriation n’est pas seulement une expérience valorisante, elle peut également être vécue comme une épreuve pour les jeunes enfants. Il est parfois pertinent de s’intéresser en premier lieu à l’histoire familiale, et surtout à l’histoire personnelle de l’enfant, à sa place dans la fratrie et à la façon dont il raconte son histoire, avant de chercher à aborder les troubles des apprentissages. En effet, les déménagements fréquents peuvent se révéler extrêmement anxiogènes pour les enfants, contraints de suivre leur famille vers une nouvelle culture. Pour ces enfants, cela nécessite de mettre en place des stratégies d’adaptation de façon répétée, pour s’intégrer socialement et « survivre » dans une situation non choisie. Quand l’esprit d’un enfant est rempli d’autres préoccupations, il semble cohérent que l’apprentissage d’une énième langue prenne une place plus reculée parmi ses préoccupations internes.

« La question est alors de savoir comment relancer cet élan de vie qui, pour des raisons le plus souvent inconscientes, se trouve freiné, voire stoppé, à un âge où l’on attend de l’enfant suffisamment d’énergie pour s’investir dans les apprentissages. » Véronique Deroy3, psychologue clinicienne et psychologue de l’Education Nationale,

Soulignons que la question de l’expatriation et de l’apprentissage ou non de la langue du pays d’accueil dépasse la notion de troubles des apprentissages car elle envahit la sphère de l’intime et les préoccupations familiales. Les spécialistes parlent de Third Culture Kids ou enfants de la troisième culture pour parler de ces enfants expatriés.

Ainsi, il nous semble important de pouvoir entendre et accueillir le symptôme personnel à chacun de ces enfants ayant des rapports intimes avec différentes langues.

Notre article ne se veut pas exhaustif, n’hésitez pas à parcourir les quelques références bibliographiques si vous êtes curieux d’en savoir plus et à nous laisser un commentaire pour nous faire un retour ou encore nous partager un lien, une expérience.

Références bibliographiques

1Niculescu A. & Al, (2015) Extending the change-change model of achievement emotions, the inclusion of negative learning emotions, Elsevier Masson (consulté sur Sciences-Direct le 7 mars 2017)

2Abe Jo Ann A.  (2011) Positive emotions, emotional intelligence and successful experiental learning, Elsevier Masson (consulté sur Sciences-Direct le 7 mars 2017)

3Kohl Magali, Beauquier-Maccotta Bérengère, Bourgeois Marie, Clouard Chantal, Donde Stéphanie, Mosser Annick, Pinot Pascale, Rittori Guy, Vaivre-Douret Laurence, Golse Bernard, Robel Laurence, « Bilinguisme et troubles du langage chez l’enfant : étude rétrospective », La psychiatrie de l’enfant, 2/2008 (Vol. 51), p. 577-595

4Deroy V., Savoir, ne pas savoir ; Psychisme et apprentissages dans Journal des psychologues n° 240 Septembre 2006

Arnold Jane, « Comment les facteurs affectifs influencent-ils l’apprentissage d’une langue étrangère ? », Ela. Études de linguistique appliquée, 4/2006 (n° 144), p. 407-425.

Dodane, Christelle (2000). L’apprentissage précoce d’une langue étrangère : une solution pour la maîtrise de l’intonation et de la prononciation? Dans Guimbretière (ed.), La Prosodie au Cœur du Débat : Apprendre, Enseigner, Acquérir. Rouen : Presses Universitaires, Dyalang, 229-248.

http://www.lepetitjournal.com/singapour/societe/270105-depression-et-expatriation-ce-n-est-pas-rien-d-aller-a-la-rencontre-de-cultures-differentes

http://www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/a/article-quand-les-neurosciences-inspirent-l-enseignement-25790.php

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