La maternité idéalisée

En 2015, la publication  de l’étude “Regretting motherhood : A sociopolitical analysis” de la sociologue Orna Donath a suscité de nombreuses critiques à travers le monde en soulevant un tabou ultime : le regret d’être parent.

 Enfin, comment peut-on regretter d’être parent ? Ce n’est que du bonheur non ?

Et bien ce n’est pas l’avis des vingt-trois (sur vingt-huit) mères israéliennes interrogées dans le cadre de cette étude.  Suite à sa publication, l’auteur de cette étude s’est vue recevoir de multiples témoignages de mères du monde entier, faisant part du même ressenti que les femmes interviewées.  Les conclusions de cette étude ne se restreindraient donc pas à la société dans laquelle elle a été menée. Celle-ci met en avant l’ambivalence des sentiments qui peuvent être éprouvés par les mères en ce qui concerne leurs expériences de la maternité.

En France, là où l’objet des débats est plutôt le droit à l’enfant,  pour les couples homosexuels ou encore la PMA, cette étude a également suscité son lot d’indignations. De plus, le regret est l’une des émotions les moins acceptée socialement, considérer comme honteuse et culpabilisante. Les normes culturelles exigent souvent de ne pas regarder le passé, à mois que ce soit d’un regard nostalgique ou bien celui qui peut améliorer l’avenir. Le regret fait référence à une violation de l’exigence du cours de la vie et est de ce fait, associé à un dysfonctionnement.

La maternité, souvent confondue avec la féminité est difficilement imaginable en terme de détresse, d’impuissance, de frustration, d’hostilité et de déception ; d’autant plus dans notre société occidentale actuelle.

Mais voyons d’abord comment cette construction de l’image de la maternité idéalisée s’est étayée depuis plusieurs siècles en France.

Elisabeth Badinter, dans  la grande majorité de son œuvre, s’est efforcée de montrer comment au fil des siècles, la charge maternelle s’est considérablement alourdie, aboutissant à une véritable tyrannie de la mère parfaite.

Selon elle, c’est à partir des années 1760 qu’une vraie révolution des mentalités s’est opérée, changeant ainsi l’image, le rôle et l’importance de la mère.

Alors que dans l’ancien régime, on insistait sur la valeur de l’autorité paternelle, puisqu’il importait avant tout de créer des sujets dociles ; à la fin du XVIIIe siècle, l’impératif était de créer des êtres humains, qui seraient la richesse du pays. La survie des enfants était donc au premier plan. Le fort taux de mortalité infantile était alors attribué à la mise en nourrice, pourtant de coutume. Il fallait donc convaincre les mères de s’atteler aux tâches oubliées.

En acceptant de prendre en main les soins, puis l’éducation de ses enfants, la femme améliorait ainsi son statut personnel. Elle était à présent garante de la survie des enfants, mais aussi d’une large part de leurs formations intellectuelles, en vue de fournir à la société des individus bienpensants.

On prit soin de définir la « nature féminine » de telle sorte qu’elle impliquait toutes les caractéristiques de la « bonne mère ». Image appuyé grâce à l’avènement de la psychanalyse, lorsque Freud souligna le sens du dévouement et du sacrifice qui caractérisait la « femme normale ». D’après ses dires dans la « Nouvelle conférence sur la féminité » (1932) la relation d’amour entre une mère et son enfant, fondée sur le narcissisme est « la plus parfaite, la plus éloignée d’ambivalence de toutes les relations humaines. »

Alors que la révolution féministe des années 1970 a permis d’atténuer cette exigence de la mère parfaite, le « moi d’abord » qui en était ressorti est, une fois de plus, aujourd’hui supplanté par « mon bébé d’abord ».

Camille Froideveaux-Metterie, auteur de « La révolution du féminin », souligne que l’enfantement est socialement et médiatiquement présenté comme le plus grand des bonheurs, il faut impérativement coïncider avec cette valorisation de la maternité, sous peine de représailles morales.

Un parfait exemple s’offre à nous avec l’avènement des réseaux sociaux et l’exposition volontaire de la vie privée​ qui s’en est accompagné. On assiste à une surmédiatisation de situations de mères idéales. Elles sont tous sourire au milieu de leurs petites tribus, dans une maison parfaitement tenu, ou rien ne dépasse. Ces mises en scènes, de plus en plus fréquentes, contribuent à ce dictat de la mère parfaite. Celle qui arrive parfaitement à concilier son rôle de mère, sa vie de couple, son épanouissement professionnel et personnel. Ces images qui nous inondent à longueurs de temps ne sont pas sans culpabiliser nombre de femmes qui ne se reconnaissent pas dans ces figures idéalisées.

De plus, en ces temps modernes, le contrôle des naissances permis par la multiplication des méthodes de contraception propulse la responsabilité des parents au premier plan. L’enfant est planifié, préparé, fantasmé et de ce fait surinvestit. Maintenant que l’arrivée d’un enfant est un choix délibéré, il est présenté comme l’accomplissement absolue de la vie d’une femme et tout sentiment s’apparentant au regret est fortement proscrit.

Trouver un compagnon, se marier, puis fonder une famille, telle est la norme socialement établie (même si elle tend à évoluer) qui, si elle n’est pas suivie, sera perçue comme anormale, dysfonctionnelle.

Cette norme a largement été renforcée par la conception naturaliste d’un instinct maternel. Un instinct inscrit dans la nature qui pousserait chaque femme à devenir mère, à se dévoué complètement et aimer inconsidérablement sa progéniture. Ainsi, toutes les mères auraient un don naturel pour les comportements maternels. Ceux-ci se traduisant chez l’Homme par la recherche de proximité avec l’enfant, de toucher, de contact, de regards, l’utilisation d’un langage spécifique et la sensibilité aux signaux délivré pars l’enfant (Klaus, 1998) ; et a pour but de répondre aux mieux aux besoins de l’enfant.

La croyance en cet instinct maternel est principalement soutenue par un système de réification qui consiste à lui  associer une cause biologique qui « prouverait » son existence matérielle. Nous ne présenterons ici qu’une seule  facette  des éléments utilisés pour soutenir cette théorie, de plus nos références seront largement résumées puisque n’étant pas l’objet principal du sujet.

De nombreux magasines de vulgarisation scientifique ont  répandus  l’hypothétique association entre la libération de l’hormone ocytocine et les comportements maternels ; en la présentant comme scientifiquement prouvée. Seulement, en consultant les études qui portent sur le sujet, on se rend vite compte que cette association, si elle n’a pas été rejetée, est loin d’avoir été validée par ces dernières ; telle est la démonstration que l’on vise à présenter ici. L’action périphérique de l’ocytocine (provoquant les contractions de l’utérus et l’éjection du lait maternel) qui n’est plus à prouver ne garantit pas son action sur le cerveau. En dépit de la présence de récepteurs à l’ocytocine dans les régions du cerveau impliquées dans la formation de comportements sociaux et du système de récompense, la théorie qui suppose l’implication de ces peptides dans le lien d’attachement mère/enfant n’a pas (encore ?) été confirmée.

Les études couramment citées pour soutenir cette théorie sont :

  • The neurobiology of attachement (Insel, Young, 2001)
  • The neuroendoctrinology of primate maternal behaviour (Saltzman, Malstripieri, 2011)
  • The role of oxytocin in mother-infant relations: a systematic review of human studies (Galbally, Lewis, Ijzendoor, Permezel, 2011)
  • Evidence for a neuroendocrinological foundation of human affiliation: plasma oxytocin levels across pregnancy and the postpartum period predict mother-infant bonding (Feldman, Weller, Zagoory-Sharon, Levine, 2007)
  • The neural correlates of maternal and romantic love (Bartels, Zeki, 2004)

L’interprétation de ces études comporte plusieurs biais. Tous d’abord un grand nombre de ces études ont été réalisé à partir d’observations ou de tests sur différentes espèces mammifères. Les conclusions ne peuvent donc pas être simplement répliquées sur l’homme. Pour celles qui ont été mené auprès de mères humaines, une réplication sur de plus larges échantillons est nécessaire avant d’établir les faits observés, comme le suggèrent les auteurs. D’autre part, nombre de ces  études ont omis de relever le niveau d’ocytocine cérébral qui n’est pourtant pas corrélé au taux périphérique. Tous comme ce taux n’est peut-être pas diffèrent chez les femmes enceintes de celles qui ne le sont pas, comme le suggère l’étude de Fledman et Levine. De plus, les corrélations observées entre le niveau d’ocytocine et les comportements de maternages peuvent s’expliquer par le fait d’avoir développé une grande proximité affective avec son bébé. Ce qui modifie la réactivité de certaines régions cérébrales à la vision de l’enfant ; comme vient l’étayer l’étude de Feldman ( Parental and romantic attachment shape brain processing of infant cues, Feldman, Weisman, Goldstein, 2012). Ainsi, dans chacunes de ces études, les chercheurs restent très prudents dans leurs conclusions en utilisant le conditionnel quant à l’interprétation des données observées.

Tous ces éléments contribuent au dictat de la mère parfaite, de plus en plus présent dans notre société actuelle. En attestent les réactions virulentes qu’a suscité la première étude citée dans cet article. Pourtant, en rédigeant « Regretting Motherhood », le but d’Orna Donath était de mettre à jour la réalité émotionnelle de l’expérience de la maternité. Les faits relevés par cette étude peuvent d’avantage être compris comme des réactions faces aux exigences sociopolitiques qui pèsent lourd (l’image de la mère parfaite et la maternité idéalisée) que le fait de « réels » dysfonctionnements qui devraient être corrigés.

Selon Parcker,  l’ambivalence des sentiments maternel​ à un but précis en tant qu’il pousse continuellement la mère dans la recherche créative de solutions aux besoins de son enfant.

L’ambivalence maternelle ne doit pas être considérée comme un accident dans la relation mère enfant mais plutôt comme une nécessité structurante.  Il ne serait donc pas judicieux de chercher à supprimer cette ambivalence des sentiments mais au contraire d’en permettre une certaine reconnaissance afin d’en élaborer une fonction structurante.

Pour Elisabeth Bandinter, il faut aider les mères à lutter contre la culpabilité qu’impose ces normes sociales ; en  rappelant qu’une bonne mère n’est pas forcément celle qui donne tout son temps, toute son énergie et qui se dévoue entièrement à son enfant ; tel était le but de cet article.

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