Soigner les traumatismes des réfugiés de guerre

Depuis six ans, plus de cinq millions de Syriens fuient la guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes dans leur pays. Lorsque certains se résilient à se réfugier dans un foyer d’un territoire voisin, d’autres risquent leurs vies en traversant la mer afin d’atteindre les côtes européennes. De nombreuses associations et équipes de bénévoles se mobilisent pour offrir aux exilés une aide de base, mais cela suffit-il à soigner leurs blessures de guerre, tant physiques que psychologiques ?

Dans son reportage La santé mentale des réfugiés, un problème négligé en Europe, datant du 9 mars 2016, le service de nouvelles et d’analyses humanitaires IRIN constate que, malgré la présence d’équipes de psychologues et de conseillers bénévoles accueillant les réfugiés syriens, la mise en place de ces structures restent rares et rencontrent plusieurs difficultés à soigner les traumatismes des patients. Au manque de temps et d’argent s’ajoutent les barrières linguistique et culturelle qui empêchent d’appliquer fondamentalement les moyens thérapeutiques pour travailler avec les réfugiés. Et pourtant, pratiquement tous sont victimes de névroses traumatiques.

Des séquelles psychologiques ancrées dans leurs corps

Arrivée sur l’Île de Lesbos, Hayat, une jeune femme syrienne, ne comprend pas pourquoi ses mains sont paralysées. Ce syndrome de stress post-traumatique se retrouve chez d’autres réfugiés, se manifestant de différentes manières.

Altération de la mémoire, cauchemars, flashbacks, insomnies, délires de persécution, phobies, obsessions, dépression, modification du caractère et de la personnalité, inhibition intellectuelle, perturbation neurovégétative…les symptômes traumatologiques sont divers et s’aggravent à mesure que le patient n’est pas pris en charge. Et pourtant, lorsque la possibilité d’apporter des soins psychologiques aux réfugiés se présente, ces derniers refusent parfois catégoriquement d’en recevoir.

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Un réfugié syrien avec son fils dans un camp en Irak

Ne pas vivre, mais survivre

Pour leur article intitulé Liban : soigner les blessures psychologiques des enfants réfugiés syriens, publié le 9 janvier 2017, les journalistes Rime Abdallah et Constance Léon rencontrent la psychologue Monette Kraitem qui travaille avec les réfugiés syriens des camps situés dans la zone de Zahlé, au Liban. La spécialiste affirme que de nombreux réfugiés rejettent les aides psychothérapeutiques qu’on leur propose car ils préfèrent d’abord se nourrir correctement avant de s’occuper de leur état mental, négligé par plusieurs d’entre eux. Pour Jean-Baptiste Pesquet, chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient, spécialiste des réfugiés syriens au Liban : « Accepter un soutien psychologique signifie reconnaître que les réfugiés ne sont pas de bons parents. D’une part, parce qu’ils ne parviennent pas à offrir ce dont leur enfant a besoin et d’autre part, parce que reconnaître que son enfant a des “problèmes” revient à dire que ce sont eux, les parents, qui lui ont transmis et qu’ils ont donc, eux-mêmes, des problèmes psychologiques ».

D’autres réfugiés, à la recherche d’un travail et débordés par les problématiques bureaucratiques dans leur pays d’accueil, ne parviennent pas à se consacrer du temps pour entamer un travail psychothérapeutique.

Un manque de confiance

Il est difficile pour la plupart des réfugiés de se confier à des inconnus, dans un pays qui n’est pas le leur. Certains d’entre eux se sentent même persécutés au point de penser que si ils parlent, ils se mettent en danger de mort. Ce refus de soutien psychologique pousse certains réfugiés à nier leur traumatisme.

Le manque de confiance ne provient pas seulement des Syriens, mais également des habitants des territoires voisins qui accueillent les réfugiés de guerre. Au Liban, les campements se situent dans des villes pauvres. Les habitants libanais ont du mal à accepter d’apporter de l’aide aux réfugiés lorsqu’eux-mêmes sont, pour la plupart, confrontés aux problèmes de chômage et de précarité. Ce rejet de leur part incite les Syriens à se refermer davantage sur eux-mêmes et à renforcer leurs sentiments d’impuissance et de solitude, ce qui ne favorise pas la communication et aggrave par surcroît leur santé mentale.

La foi en Dieu pour atténuer les blessures psychiques

À l’Université Jagiellonian de Cracovie, l’académicienne polonaise Marysia Janas travaille sur la psychologie des immigrés et son lien avec la religion. Dans sa thèse « Le rôle de la religion dans les processus de coping chez les réfugiés syriens », elle souligne l’importance de la place de la religion dans la mentalité des Syriens : « Cet aspect de la psychologie des réfugiés syriens est négligé par beaucoup de psychologues occidentaux. Nous devons garder à l’esprit qu’une vision du monde religieuse est différente de celle qui est souvent considérée comme standard dans la psychologie occidentale. Croire en Dieu donne à une personne une signification et un point de vue très différents concernant la souffrance, et il en résulte également des mécanismes d’adaptation différents pour faire face à des situations difficiles, comme celle de devenir un réfugié. ». Pratiquement tous les réfugiés que la spécialiste a rencontrés présentent des symptômes d’un syndrome de stress post-traumatique. Beaucoup ne supportent pas d’entendre le bruit du moteur d’une voiture, des feux d’artifice, ou le passage d’un avion dans le ciel. Ils pensent toujours que c’est un avion de guerre venu les bombarder. Certains réfugiés sont très passifs dans la mesure où ils ont perdu le sens de contrôle sur leur vie. Mais d’après Marysia Janas, les Syriens sont résiliants et la plupart d’entre eux s’adaptent bien, en grande partie grâce à leur foi en Dieu. Ils ont été témoins d’évènements tragiques et traumatisants, toutefois ils parviennent encore à dire « grâce à Dieu, nous sommes en vie » et ils espèrent que Dieu les aidera dans leur futur incertain. Faire de l’autodérision concernant la guerre les aide également à surmonter leurs peurs et leurs angoisses. Et pour dépasser le sentiment de solitude, ils ont besoin de rencontrer leurs confrères, exilés comme eux. « Ils viennent d’un pays où les gens vivent ensemble, passent beaucoup de temps à se rencontrer. Les gens interagissent beaucoup dans l’espace public – ils se parlent et s’aident mutuellement. Donc, la première chose qu’ils ressentent lorsqu’ils arrivent dans un pays étranger, c’est la solitude. Pour la plupart d’entre eux, leurs familles et leurs amis sont restés en Syrie » insiste Marysia Janas. Ce que souligne également la spécialiste, c’est la nécessité de comprendre que les réfugiés étaient confrontés à différents contextes culturels dans leur pays, distincts du style de vie occidental. Certaines associations européennes prennent en compte l’importance de ces différences linguistiques et culturelles, et mettent donc en place des structures composées de psychologues, mais également d’interprètes capables de comprendre les ressentis des patients étrangers. Ces derniers se sentent plus en confiance en présence d’une personne capable de les comprendre et d’interagir avec eux. Mais suffit-il de parler la même langue que les patients pour pouvoir soigner leurs traumatismes ?

Syriens, mais aussi exilés de guerre

L’ethnopsychiatrie joue donc un rôle fondamental dans la construction d’une relation thérapeutique avec le patient étranger. Mais pour le professeur et psychanalyste Fethi Benslama, on ne peut pas se permettre de définir un étranger seulement à travers sa culture lointaine. Il a une histoire singulière qui est, pour chacun des réfugiés syriens, marquée par l’exil, et surtout par la guerre. « Il faut leur laisser la liberté de s’exprimer pleinement et il faut essayer de comprendre leur point de vue. Ne croyez pas que vous savez mieux ce qui est bon pour eux. Essayez de les aider dans leur propre vision du monde ; respectez-les. Ne pensez pas qu’il existe une seule façon de résoudre des problèmes. Il y en a beaucoup ; il y a les leurs aussi » conseille vivement Marysia Janas aux psychologues et conseillers qui s’entretiennent avec les réfugiés.

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De nouvelles méthodes pour travailler avec les patients

À la frontière entre leur pays en guerre et le pays d’accueil, des associations participent à la prise en charge des réfugiés pour prévenir les maladies psychosomatiques. Citons par exemple l’équipe d’aide psychosociale IsraAid qui proposent des méthodes d’adaptation à court terme afin d’aider les réfugiés à accepter leur passé pour se concentrer sur leur avenir. C’est ainsi que Hayat, la réfugiée aux mains paralysées, a pu se soigner après avoir découvert qu’aucun problème physiologique n’était à l’origine de sa paralysie ; le niveau élevé de stress empêchait les muscles de s’oxygéner correctement. Apprendre l’origine de son trouble a permis à Hayat de se détendre et d’accélérer le processus de guérison.

En Allemagne, pays qui compte plusieurs centaines de milliers de réfugiés syriens, le BZFO (Centre de Soins et de Soutien pour les victimes de la Torture de Berlin) offrent des soins gratuits aux réfugiés qui souffrent de traumatismes. Les psychologues du centre berlinois ont relevé des résultats positifs grâce à des stratégies récemment mises en place, telle que la Thérapie par Exposition à la Narration de Schauer, Neuner et Elbert (NET), dont il existe également la version adaptée pour les enfants (KIDNET). Le patient doit raconter en détail, dans un ordre chronologique, le déroulé exact des expériences traumatisantes qu’il a subi.

« Le défi thérapeutique de la NET est de se confronter à l’évènement traumatique à partir du moment présent. Revivre en imagination ne signifie pas qu’il faut permettre au patient de se replonger dans le passé à la manière d’un flashback. Au contraire, l’exposition thérapeutique doit permettre au patient de faire face aux évènements du passé et à la détresse émotionnelle qui y est liée. » 

Extrait du livre La thérapie par exposition à la narration de Schauer, Neuner et Elbert ; Manuel de traitement de l’état de stress post-traumatique après la guerre, la torture et la terreur.

D’autres organismes mettent en place des moyens thérapeutiques non spécifiques au traitement des traumatismes, comme par exemple à Outremont, au Canada, où l’organisme Hay Doun a fait découvrir cette année l’art-thérapeutique à des enfants réfugiés syriens afin qu’ils apprennent à exprimer leurs émotions ressenties pendant la guerre à travers l’art. Lorsque les mots manquent, les images sont toujours là…

Le DailyPsy 06/10/2017                                                                                                            Par Lisa Istanbullu

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