L’enfance d’Hitler : Origines de la haine

 

D’où émane la violence des pires criminels et oppresseurs ? La psychanalyste Alice Miller (1923-2010) s’est posée cette question. Dans son livre C’est pour ton bien (1980), elle passe au crible l’enfance d’Hitler, cherchant des pistes de compréhension de la barbarie qu’il va répandre adulte. Par sa démarche, Alice Miller ne cherche pas des excuses à des atrocités, mais tente de les expliquer pour que l’histoire ne se répète pas.

Les clés de compréhension de la personnalité d’Adolf Hitler adulte semblent se trouver dans la relation avec son père, Aloïs. En effet, comme de nombreux enfants à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, Adolf Hitler a été élevé sous le joug de la tyrannie paternel. Aloïs a manifesté une grande violence envers Adolf, qu’il battait dès l’âge de 3-4 ans. En fait, Aloïs est l’exemple du père qui pratique la « pédagogie noire ». Miller emploie ce terme pour désigner les principes éducatifs parentaux reposant sur la violence et voulant rendre l’enfant docile. Avec la « pédagogie noire », l’enfant est privé de toute volonté et doit montrer à ses parents respect et amour, alors qu’ils l’humilient. Les parents prétendent même que la violence dont ils usent aidera les enfants à affronter les futures difficultés de la vie.

Aloïs Hitler a lui-même vécu une enfance malheureuse. Pour Miller, il « reportait sur son fils la fureur aveugle qu’avaient éveillée en lui les humiliations de son enfance, et les lui faisait payer en le battant ». 1

Aloïs Hitler est le fils illégitime d’une mère paysanne et pauvre, Maria Schickelgruber. L’identité du père d’Aloïs n’est pas prouvée, mais plusieurs rumeurs affirment qu’il serait le fils d’un juif, Frankenbergen, chez qui Maria était employée. Même si cette présence de « sang juif » dans la famille d’Hitler n’est qu’une supposition, elle expliquerait de nombreuses choses. Les lois raciales mises en place par Hitler seraient en fait le reflet de ses fantasmes inconscients. Par ces lois, Hitler persécute son père. En effet, si Aloïs avait été encore vivant, il aurait été concerné par les violences faites aux juifs. Hitler prête aux juifs tous les défauts qu’il a découvert étant enfant chez son père violent. En exterminant le peuple juif, Hitler rompt donc le lien avec son père et a trouvé un objet de substitution à la haine accumulée contre Aloïs.

Hitler ne considérait pas de fin possible à ses crimes, il voulait anéantir tous les juifs. Ce besoin insatiable de tuer révèle l’angoisse d’une réapparition de l’impuissance et de l’humiliation à laquelle Hitler a tenté d’échapper en se cachant derrière son moi imposant, le Führer. Hitler a toujours façonné sa personnalité avec beaucoup de soin : il s’est caché derrière l’image du Führer pour renforcer la négation de ses véritables sentiments. Mais, comme le rappelle Miller, aucun crime ne peut permettre à Hitler d’oublier le traumatisme de la violence paternelle. Malgré lui, son inconscient se manifeste et lui fait revivre les peurs de son enfance. La nuit, par exemple, Hitler est aux prises avec de nombreuses insomnies et attaques de panique. Il croit que son père est présent dans sa chambre, il crie, il halète, il rugit. Ces moments de faiblesse prouvent qu’Hitler est encore ravagé par la peur de son père, et que le petit enfant impuissant devant la figure d’autorité n’a pas totalement disparu.

Il est important aussi de décrypter la relation qu’a eu Adolf Hitler avec sa mère, Klara. Cette relation ne préfigure aucunement comme un soutien sur lequel Hitler aurait pu s’appuyer pour compenser la relation paternelle défectueuse. Miller avance même qu’Hitler n’a pas connu l’amour maternel. En effet, « si Adolf Hitler avait véritablement été un enfant protégé et aimé, il aurait à son tour été capable d’amour. Or, ses rapports avec les femmes, ses perversions et d’une façon générale son rapport distancé et froid aux autres montrent bien que d’aucune façon, il n’a connu l’amour » 2.

Le manque de considération maternelle découle d’un ensemble d’évènements tragiques. Adolf Hitler est né en 1889, soit un an après le décès des trois premiers enfants de Klara Hitler. Il est probable que Klara ait transmise à son fils, dès sa grossesse, l’inquiétude liée à la mort récente de ses enfants. Il est certain que la mère d’Hitler n’ait pu lui offrir un environnement de stabilité et d’amour, compte tenu de ces deuils, mais aussi à cause de la soumission à son conjoint violent et de 23 ans son aîné. Klara a toujours manifesté de la servilité, laissant son mari battre son fils. Il semble même qu’elle ait montré du respect pour son époux, qu’elle appelait d’ailleurs Oncle Aloïs, aussi bien lorsqu’il était vivant qu’après sa mort.

Inconsciemment, Hitler a pu ressentir de la trahison face à l’attitude de sa mère qui « regarde son enfant humilié, moqué, torturé, sans prendre sa défense, sans rien faire pour le libérer, elle se rend par son silence solidaire des tortionnaires, elle livre son fils. Peut-on attendre d’un enfant qu’il le comprenne ? Et peut-on s’étonner que son amertume s’étende aussi à la vision qu’il a de sa mère, même s’il la refoule dans l’inconscient ? Consciemment, cet enfant aura sans doute le sentiment d’aimer intensément sa mère ; plus tard, dans ses rapports avec les autres, il aura toujours le sentiment d’être livré, exploité et trahi » 3.

Par ailleurs, durant toute son enfance, Hitler a dû dissimuler la haine qu’il éprouvait envers Aloïs afin d’obtenir l’amour de sa mère trop admirative du père violent. À l’âge de 13 ans, après la mort de son père, Hitler n’a pas pu exprimer son traumatisme, mais a dû faire face à l’idéalisation par son entourage du père décédé.

Enfin, Hitler aurait toujours souhaité sauver sa mère de l’emprise d’Aloïs. Adulte, il aurait assimilé sa mère à l’Allemagne et son père aux juifs. Ainsi, par sa politique raciale, Hitler a voulu libérer l’Allemagne de la « domination » du peuple juif. Inconsciemment, il voulait surtout affranchir sa mère du joug de son père. Mais paradoxalement, cette tentative est teintée d’une identification à l’agresseur : Hitler inversa les rôles. Devenu dictateur, c’est lui désormais qui commanda et fit régner l’ordre, prenant la place de son père. C’est lui aussi qui a obtenu l’amour du peuple allemand, tout comme son père avait obtenu l’amour servile de Klara.

Il n’est pas étonnant qu’Adolf Hitler soit devenu dictateur, car « la structure de sa famille pouvait être considérée comme le prototype du régime totalitaire » rappelle Alice Miller4. Mais comme Hitler, de nombreux enfants ont vécu une enfance marquée par la « pédagogie noire », sans pour autant devenir des oppresseurs. Ils ont réussi à se dégager de la violence qu’ils ont connue dès leur plus jeune âge, et à rebondir. On peut donc se demander ce qui, sur leur parcours, leur permis d’être résilient, et qui a vraisemblablement manqué à Hitler.

La résilience est « la capacité d’une personne, d’un groupe, de bien se développer, de continuer à se projeter dans l’avenir, en présence d’évènements déstabilisateurs, de traumatismes sérieux, graves, de conditions de vie difficiles. » 5. Nous devons cette définition à Boris Cyrulnik, psychiatre et psychanalyste français, qui a beaucoup participé à l’émergence du concept de résilience en France. Selon Cyrulnik, il existe une « constellation » de facteurs de résilience : génétiques (liés aux transporteurs de sérotonine), la stabilité affective des premiers mois de la vie, l’environnement (famille, école, culture)… 6     Il serait intéressant de savoir si, durant l’enfance d’Hitler, la présence de ces éléments favorisant la résilience aurait pu changer le cours de l’histoire.

 

 

 

 

 

 

 

1  C’est pour ton bien, Alice Miller, Édition Flammarion, page 215

2 Ibid, page 245

3 Ibid, page 259

4  Ibid, page 202

5  http://cqjdc.org/wp/wp-content/uploads/2013/08/VS4-1_2012.pdf

6 http://www.lejdd.fr/Societe/Actualite/La-resilience-depend-beaucoup-de-l-environnement-selon-Boris-Cyrulnik-516294

 

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