L’inceste: une histoire de famille

« Tout se passe comme si on ne pouvait pas oublier un événement de vie, ni en parler, mais le transmettre sans le dire ».

Anne Ancelin Schützenberger, psychologue spécialisée dans le transgénérationnel

Le silence et le non-dit qui planent autour de l’inceste en font un événement traumatique et rendent d’autant plus difficile le travail d’élaboration. Cette difficulté se traduit invariablement par des perturbations psychiques et/ou comportementales chez la victime ; agissant parfois même à travers les générations.

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Pour traiter de la question de l’inceste, Dorothée Dussy a entrepris un long travail d’enquête qui transparaît dans ses ouvrages « L’inceste, bilan des savoirs » ainsi que la trilogie « Le berceau des dominations »

Ainsi, le concept de transgénérationnel est attribué aux transmissions qui résulteraient de fonctionnements familiaux potentiellement pathogènes venant des générations antérieures ; tel est le cas de l’inceste.

Les mécanismes régissant les transmissions familiales et plus particulièrement des secrets de famille sont donc à interroger. Quelles en sont les conséquences et comment agissent-ils à travers les générations ?

Ses recherches ont abouti au constat récurrent que l’inceste apparaît dans un contexte où il y est déjà présent. Il s’apprendrait et se perpétrerait par mimétisme au sein de la famille. L’inceste est, en fait, une affaire qui concerne l’histoire de toute une famille.

Nous naissons tous dans une famille qui nous transmet un héritage. Celui-ci comporte une part consciente et une autre inconsciente. La transmission occupe une place prépondérante dans le système que constitue la famille. Elle participe à la construction de celle-ci en tant qu’unité.

Kaës comme Granjon distinguent ainsi la transmission intergénérationnelle de la transmission transgénérationnelle. La première désigne des objets transformés l’histoire de famille telle qu’elle est reconstruite, c’est l’aspect « sain » de la transmission. A contrario, la transmission transgénérationnelle fait référence aux aspects traumatiques, aux données « brutes » qui ne peuvent pas être métabolisées, élaborées.

Les secrets de famille sont fondamentaux dans les transmissions familiales. Ils sont omniprésents. Ces secrets peuvent se décliner sous différentes formes : les secrets normaux, ceux qui sont constructifs ou bien au contraire, ceux qui sont nocifs et destructeurs. Ces derniers sont souvent le présage d’un clivage, entre la partie saine de la personnalité, et celle qui ne doit pas savoir ou qui doit faire comme si elle ne savait pas. Selon A. Schützenberger, le secret et le silence qui l’entoure créé un impensé qui rend le travail d’élaboration de la perte difficile voire impossible ; et ce, sur plusieurs générations.

Toutefois, les secrets de familles, même nocifs, ont une valeur structurante. Ils s’inscrivent dans la sphère familiale comme un moyen de contrer ce qui pourrait perturber la cohésion familiale.

Mais alors pourquoi et par quels moyens ces secrets impactent une famille sur des générations entière ?

Le traumatisme, qui se transforme en non-dit puis en secret de famille, se transmet de générations en générations à travers plusieurs canaux, notamment par le para-verbal.

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Chaque famille possède sa propre histoire, mais aussi un langage et des pratiques, des « schémas » qui lui sont propres. L’enfant baignant dans ce système familial qu’est celui de l’inceste intègre lui aussi ces comportements qui immobilisent. Par conséquent, l’enfant dissocie et nie les souvenirs et émotions.

Ce système familial doit être pensé en tant que véritable ordre social, tel qu’il est étudié par D.Dray ou D.Dussy. L’inceste s’inscrit dans un système familial figé, en marge du système sociétal et de ses valeurs. Comme tout ordre social, il s’organise autour de ses propres valeurs ; de ce qui est acceptable (les violences sexuelles familiales) et de ce qui ne l’est pas (en parler) ; le silence y règne en maître.

La dimension para-verbale des interactions dans la famille peut faire office de réceptacle pour les expériences traumatiques transmises d’une génération à l’autre ainsi que la façon d’y réagir. Ces expériences étant pathogènes, les générations antérieures transmettront  alors une manière pathologique de les gérer, toutefois considérée comme « normale » par la famille.

Le traumatisme originaire n’est pas seulement un souvenir passé, il reste toujours actif. Il n’est pas simplement transporté à travers les générations, il est continuellement réactualisé à travers les comportements appris au sein de la famille.

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L’hypothèse émise par A.M Nicolo et E. Strinati est que lors d’une transmission transgénérationnelle, ce n’est pas seulement le souvenir de l’évènement qui se transmet, ce sont surtout les défenses transpersonnelles mises en œuvre pour se protéger de cet événement et ses conséquences.

En s’inspirant des travaux de R. Loung qui fut le premier à parler de défenses transpersonnelles ; Nicolo et Strinati définissent ces dernières comme : « Le processus collectif, stable dans le temps, organisé par deux ou plusieurs membres de la famille pour faire face à des sentiments indésirables »

C’est la famille en tant que groupe qui met en œuvre et perpétuent ces défenses. C’est de par ces défenses que le Moi tente d’agir sur les mondes « intérieurs » afin de protéger l’intégrité et la sécurité de son propre monde intérieur qui dépend de l’unité familial.

Le traumatisme vécu par l’un des membres de la famille n’a pu faire l’objet d’une élaboration et alors transmis à la génération suivante, il est déplacé dans le temps et dans l’espace. Voilà à l’œuvre l’un des mécanismes du transport transgénérationnel : le déplacement. Le souvenir de l’événement n’est toutefois pas le seul à être transporté. Le déplacement de la souffrance mentale par l’utilisation parasitaire de l’autre comme dépositaire est aussi à l’origine de la transmission transgénérationnelle.

Un second mécanisme participant à la transmission d’un traumatisme est la fermeture défensive du groupe familial, faisant référence à l’isolement psychique. Par le biais du silence, introduit par un rappel à l’unité familial, l’impossibilité d’élaborer le traumatisme est alors imposée à la victime comme à la famille. Le traumatisme subi créé un sentiment de différence des autres ; ce qui participe d’autant plus au repli de l’unité familial. Ce mécanisme de défense s’organise contre la réaction de fuite, d’éclatement de la famille que pourrait provoquer le dévoilement de ce traumatisme.

Le « pacte du silence » imposé par l’abuseur, mais parfois aussi par la famille, joue un rôle fondamental dans l’impossibilité d’élaboration du traumatisme ; puisque ce dernier sera dans le meilleur des cas banalisé et au pire dénié voir non enregistré (Fonagy, 1995). Dans ce cas, les perceptions traumatisantes feront l’objet d’une dissociation, répondant ainsi aux désirs familiaux. La dissociation, encore un mécanisme de défense, est une séparation des sentiments, lorsque ceux-ci deviennent psychiquement insupportables et dangereux. Ils peuvent être dissociés jusqu’à ne plus être ressentis et jusqu’à être oubliés.

Il est d’autant plus difficile pour les enfants de « voir la réalité lorsque l’inceste jaillit la nuit en plein sommeil et que tout rentre dans l’ordre le matin suivant » D.Dussy.

Tous ces mécanismes de défense sont les garants de l’unité familiale, elle-même fondamentale pour tous être humain. Toutefois, ils participent également à l’enfouissement du traumatisme, toujours plus profondément au cours des générations, rendant le processus d’élaboration inaccessible.

Seule la rupture du silence serait annonciatrice de la rupture de ce système familial figé et nocif.

 

Références bibliographiques:

  • NICOLO A.-M., STRINATI E., Transmission du traumatisme et défense transpersonnelle dans la famille, 2007
  • HEFEZ S., Familles et secrets : les impensables transmissions, 2004
  • LY Y., Dorothée Dussy : Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, 2014
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